Sur la route de Jostein|Double fond, Elsa Osorio

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Double fond – Elsa Osorio

posté dans Romans 2018Romans étrangers par jostein59

Titre : Double fond
Auteur : Elsa Osorio
Littérature argentine
Titre original : Doble fondo
Traducteur : François Gaudry
Editeur : Métailié
Nombre de pages : 400
Date de parution :   18 Janvier 2018

En 2004, le corps de Marie Le Boullec, médecin de Saint Nazaire est  retrouvé par des pêcheurs à La Turballe. Veuve depuis peu, elle était une femme sans histoires appréciée de son entourage. 

Muriel Le Bris, une jeune journaliste jugée trop fouineuse par le siège central de Rennes et mutée à Saint-Nazaire couvre ce fait divers. Elle apprend du commissaire Fouquet que Marie était d’origine argentine et qu’elle est morte d’asphyxie par immersion, ce qui ressemble étrangement aux vols de la mort pratiqués en Argentine dans les années 70. Tant de femmes de sa génération et de son pays étaient mortes de cette façon cruelle, balancées vivantes d’un avion.

Avec Geneviève, la voisine et amie de Marie et Marcel, un copain d’université qui connaît parfaitement l’espagnol, Muriel va mener une véritable enquête d’investigation sur l’identité de la morte de La Turballe et l’histoire de l’Argentine. Sur l’ordinateur de Geneviève, elle trouve une correspondance entre Marie  sous le nom de Soledad et Matias Cortès, un jeune informaticien dont elle prétend connaître la mère.

En parallèle, Elsa Osorio met en scène Juana, une jeune argentine des forces armées révolutionnaires dans les années 70. Enfermée en septembre 1976 dans un centre de torture ( ESMA), elle devient la maîtresse de Raul, dit Le Poulpe afin de sauver son fils. 

Contre son gré, elle doit infiltrer le comité de boycott de la coupe du monde de football en Argentine et aider Massera, le commandant de l’ESMA à rencontrer Valery Giscard d’Estaing en échange de la libération de journalistes français. Elle devient ainsi une traitre à son pays.

En croisant l’enquête de Muriel et le récit de Juana, le puzzle se reconstitue autour de l’identité de Marie Le Boullec. D’une part, il y a le récit historique des heures sombres de l’Argentine et la vie d’une femme, d’une mère contrainte au pire pour sauver ceux qu’elle aime. D’autre part, il y a le suspense et les rebondissements de l’enquête de Muriel qui dérange la petite vie tranquille de Saint-Nazaire. Violence, cruauté, manipulations, passion d’un côté et enquête, amourette, magouilles de l’autre. Le rythme est dense, le sujet profond. Avec sa modernité et sa franchise, la petite journaliste donne de la respiration à cette histoire tragique.

Dans la lignée de Luz ou le temps sauvage, Elsa Osorio s’empare de l’histoire de son pays avec la dictature argentine. On peut s’y perdre parfois tant les protagonistes utilisaient de noms ou surnoms pour cacher leur véritable identité. Mais l’auteur vient et revient sur le passé en jonglant avec les deux époques, et ce qui peut paraître redondant permet de mieux comprendre, de saisir les détails. Double fond est un roman sombre dont je retiendrais pourtant l’espoir et la volonté d’une femme à vouloir sortir de la peur et à trouver le pardon d’un fils. Mais peut-on échapper à son destin?

ZoneLivre.fr|Elsa Osorio: Double Fond|Lucie Merval

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PRÉSENTATION ÉDITEUR

Qui est Juana ? Une militante révolutionnaire qui a trahi ? Une mère qui échange sa vie contre celle de son enfant ? Ou la prisonnière d’un cauchemar qui tente de survivre ?

Marie Le Boullec, médecin urgentiste sans histoire, est retrouvée noyée dans l’Atlantique, près de Saint-Nazaire. La jeune journaliste Muriel Le Bris, vive et têtue, ne croit pas à la thèse du suicide et se lance dans une enquête avec l’aide d’une vieille amie de la victime. Elle découvre en même temps que le lecteur les heures sombres de l’Argentine à la fin des années 70.

Elle trouve aussi des mails dans lesquels une mère écrit à son fils pour lui raconter pourquoi il a dû grandir sans elle. Jeune militante révolutionnaire prise dans les rets de la dictature, elle échange sa liberté contre la vie de son enfant. Elle finit par collaborer avec le pouvoir puis au Centre pilote de Paris. Traître aux yeux de tous, avec la survie pour seul objectif, elle va disparaître.

Elsa Osorio construit un kaléidoscope vertigineux qui révèle le destin d’une femme prête à tout pour sauver son enfant. Les péripéties s’enchaînent, haletantes : tortionnaires mafieux, violence, passion et habileté à jouer avec les identités clandestines, dans un intense suspense psychologique. L’auteur de Luz ou le temps sauvage atteint ici le sommet de son art de romancière profonde et habile.

L’AVIS DE LUCIE

2004 – Une femme est retrouvée noyée près de Saint Nazaire. Suicide ou assassinat ? Une jeune journaliste locale, Muriel, va creuser la vie de « La femme de La Turballe ». Qui était vraiment Marie Le Bouellec, ce médecin qui sauvait des vies ? Etait-elle vraiment celle qu’elle prétendait être ? A l’aide de Marcel, un ami et de Geneviève, la voisine de la défunte, ils commencent à jouer les apprentis détectives mais on leur fait bien comprendre que leurs investigations secrètes ne doivent pas s’étaler à la une et nuire aux notables de la ville…

La découverte de mails, d’une correspondance écrite en espagnol les mène à s’intéresser à la dictature en Argentine, précisément entre 1976 et 1983, période d’instabilité politique où de nombreuses personnes on disparues. C’est là que l’on (re)découvre que certains détenus au lieu d’être envoyés dans des camps, disparaissaient en mer, jetés d’un avion. Une série de meurtres appelée « Les vols de la mort ».

Comment ne pas faire le lien avec « La femme de la Turballe » qui semble être tombée de haut d’après le légiste ?

En parallèle de cette enquête, le lecteur découvre en italiques, la lettre d’une femme qui tente d’expliquer à son fils pourquoi ils n’ont jamais pu vivre ensemble. Les mots de cette femme, qui n’a jamais vu de lumière dans sa vie, qui n’a eu de cesse de résister, de vouloir protéger sa vie, ses camarades et surtout celle de son fils quitte à l’éloigner d’elle, nous questionnent, nous bouleversent…

Pour mieux comprendre, certains chapitres nous mènent en 1976 à la découverte de Juana, une militante révolutionnaire enlevée et torturée à l’ESMA (Ecole mécanique de marine – centre de torture pendant la dictature militaire argentine). Une femme séduisante, de celles qui coupent le souffle de par sa ténacité, son intelligence et qui durant des années jouera le jeu de la repentance pour survivre dans ce couloir de la mort.
Parfois, un rai de lumière dans l’obscurité, quand elle rencontre Yves « Elle a tellement envie de se comporter comme si elle était une personne normale, dans un monde d’être libres » (P.35)

Au fil du temps, ses tortionnaires, étant franco-argentine, lui donnent plus de responsabilités (même si elle toujours leur prisonnière) en l’envoyant au Centre Pilote de Paris, chargé de contrecarrer la campagne anti-argentine lancée par des subversifs.

Considérée comme un outil par des hommes ayant de grandes ambitions politiques pour le pays, comme « une belle acquisition » par Raul qui est à la fois son bourreau, son amant et celui qui a laissé son fils en vie, elle tente de survivre à cette vie imposée. Viendra le jour où la dictature cessera et elle racontera tout.

Le goût de la liberté, elle le trouvera pendant deux jours avec Yves : «  Soudain dans cette maille noire, serrée, un petit trou est apparu laissant entrer une clarté dont elle avait perdu le souvenir, elle y a passé la tête, comme quelqu’un qui se noie parvient à remonter quelques instants à la surface, aspire d’énormes goulées d’air, en veut plus et encore plus » (P.119)
Comment s’emboîtent ces trois histoires ? C’est tout le génie d’Elsa Osorio de nous faire douter jusqu’au bout en intercalant les chapitres, les époques. Ces trois femmes se connaissent-elle ou sont elles les mêmes personnes ? Quel lien avec « La femme de la Turballe » ? Il faut dire que les identités féminines sont nombreuses dans le roman, de quoi se mélanger un peu mais peut être-ce pour mieux nous surprendre ?

Nous plongeons à corps perdu dans cette période sombre de l’histoire sans jamais avoir un moment de répit jusqu’à la toute fin.

Un texte magnifiquement construit et écrit et dont le titre prend tout son sens, une fois la lecture achevée. Passionnant et nécessaire !!!


Le Suricate|Double Fond d ‘Elsa Osorio|Emmanuelle Lorriaux

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Avec Double fond, vous allez embarquer pour des allers-retours entre la France et l’Argentine, si chère au cœur d’Elsa Osorio. Nous suivons trois histoires se déroulant à différentes époques : en 2004, Muriel, journaliste française enquête sur la mort de Marie Le Boullec, retrouvée noyée dans une baie de Saint-Nazaire. En 1978, Juana, ardente révolutionnaire argentine, combat la dictature militaire. Et enfin de nos jours, Matias entretient une correspondance avec une amie de sa mère qu’il a à peine connue dans l’espoir d’en savoir un peu plus sur celle qui l’a mis au monde. A priori, rien ne relie ces trois personnages, et pourtant une toile va se tisser entre eux et vous entraîner dans un passionnant puzzle.

Au premier abord, on peut penser que ce livre est trop compliqué. En effet, vous serez bombardés de nombreux pseudonymes animaliers (vous ne porterez dans votre cœur ni le Poulpe ni le Tigre, c’est sûr !) et d’acronymes barbares relatifs à la dictature argentine et à ses opposants révolutionnaires. Premier bon point, on est moins cons après cette lecture. Car oui, l’histoire de l’Argentine ce n’est pas que la main de Maradona, le pied de Messi ou encore un lointain souvenir d’une Madonna rhabillée et sophistiquée, incarnant une Eva Perón poussant la chansonnette. On découvre en effet à travers le combat de Juana, la vie de résistants qui risquaient gros face à un système répressif ultra violent. C’est tout simplement glaçant. Torture, incarcérations de masse ou soumission à la cause militaire sous peine de voir leurs proches se faire zigouiller… En somme, le quotidien de ces hommes et de ces femmes qui revendiquaient simplement un système politique démocratique.

Mais une fois ce complexe décor dictatorial planté, on est emporté dans une intrigue impossible à lâcher. L’auteure fait en sorte d’enrober ses lecteurs dans un cocon paranoïaque effrayant et peuplé de tortionnaires velus aux intentions peu réjouissantes. On en redemande tels de gros masochistes assumés.

C’est grâce au personnage de Muriel que le lecteur découvre des similitudes entre la noyade de Marie Le Boullec et les « vols de la mort », assassinats fréquents organisés par la junte militaire dans les années 70. Ils consistaient tout simplement à balancer les révolutionnaires dans la mer après les avoir anesthésiés. Mais pourquoi ces barbaries seraient-elles en lien avec Marie, adorable  médecin sans histoires appréciée de tous dans le village ?

En-dehors de ces évènements politiques et historiques – et au risque de paraître neuneu – il y a dans ce roman un sentiment poignant mis en lumière dans ce monde de brutes, l’amour. Le beau, le vrai, l’amour sans concession qui galvanise le courage des personnages et leur permet de se dépasser, parfois de façon inconsidérée. Du coup, entre deux pages de torture, on a envie de serrer ses proches et de leur faire un gros poutou. C’est ça aussi le talent de bons auteurs, nous faire réfléchir pour ne pas perdre de vue l’essentiel.

Bref, n’hésitez pas à découvrir cette histoire troublante, ce magnifique portrait de femme combattive et courageuse dans cette intrigue aux multiples ramifications.

La Cause Littéraire|Double Fond, Elsa Osorio|Cathy Garcia

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Double fond, Elsa Osorio

Ecrit par Cathy Garcia 14.03.18 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanAmérique LatineMétailié

Double fond, Elsa Osorio

« L’ananké. L’impossibilité d’échapper au destin ».

Nous sommes en 2004, sur la côte bretonne à La Turballe, proche de Saint-Nazaire, un pêcheur a retrouvé le corps d’une femme noyée. On découvre qu’il s’agit de Marie Le Boullec, un médecin apprécié, épouse d’Yves le Boullec, un photographe décédé quelque temps auparavant et issu d’une famille de notables locaux connue et respectée. La thèse du suicide semble la plus évidente et sans doute la plus arrangeante aussi pour cette famille sans histoire qui n’apprécie pas qu’on parle d’elle, si ce n’est pour en faire l’éloge, mais cette thèse ne satisfait pas Muriel, la jeune journaliste chargée d’écrire des articles sur la « femme de La Turballe » dans le journal local, depuis qu’elle a eu une conversation avec le commissaire Fouquet. Outre que le but d’un journal est forcément de capter et conserver l’attention des lecteurs, Muriel a un goût pour l’investigation et la vérité et Fouquet en lui révélant les origines argentines de la noyée, a aussi évoqué des assassinats jamais élucidés pendant la dictature, il la met sur une piste que lui-même, proche de la retraite, ne va pourtant pas creuser. Elle va donc mener sa propre enquête, même si elle ne pourra révéler publiquement toutes ses découvertes et encore moins quand l’affaire sera déclarée classée.

Ce qui a éveillé les soupçons du commissaire dans cette histoire de suicide par noyade, ce sont les fractures du corps de la noyée qui indiqueraient qu’elle soit tombée d’une certaine hauteur et les traces d’un anesthésique retrouvées elles aussi à l’autopsie. Marie Le Boullec étant médecin, cela pourrait confirmer la thèse du suicide, mais il se trouve que c’est du penthotal, exactement le même anesthésique utilisé par les officiers de la junte pendant la dictature argentine, lors de ce qu’ils appelaient des « transferts », ces vols de la mort qui consistaient à balancer des prisonniers vivants, conscients mais anesthésiés, du haut d’avions pendant des vols de nuit tous feux éteints au-dessus de la mer. Membres des FAR, des Monteneros, simples militants politiques, syndicalistes, artistes, étudiants, parents, religieuses ou autres soi-disant subversifs qui comptent au nombre des milliers de « disparus » de la dictature.

Mais quel rapport avec Marie Le Boullec, même si celle-ci a des origines argentines ? En menant son enquête, Muriel aidée par Marcel, un ami très ou trop attaché à elle mais calé en Espagnol et Melle Geneviève Leroux, une voisine âgée de Marie de Boullec qui ne croit pas à la thèse du suicide, car cette dernière lui avait téléphoné pour l’appeler à l’aide le soir de sa disparition. Marie était venue parfois chez Geneviève pour consulter ses mails sur l’ordinateur de cette dernière et c’est en réussissant à avoir accès à cette boîte, que le trio tombe sur une correspondance avec un jeune homme dans laquelle il est question de la mère de ce dernier et où elle utilise un autre nom, Soledad Durand.

Double fond démarre sur un récit, que nous allons suivre simultanément avec l’enquête de Muriel, dans une sorte de patchwork vertigineux, un récit qui nous transporte des années en arrière, à la fin des années 70. Celle qui raconte, c’est une mère et elle raconte à son fils, tous deux sont Argentins et elle raconte pour qu’il sache que, malgré toutes les apparences, elle ne l’a jamais véritablement abandonné. Elle raconte sa participation à la lutte armée contre la dictature, lutte en laquelle elle croyait et comment elle fut contrainte à la clandestinité, elle raconte l’arrestation qui l’a conduite avec son fils alors âgé de 3 ans, au terrible centre secret de rétention, l’ESMA et son « avenida de la Felicidad », un couloir baptisé ainsi par les militaires à cause des hurlements des prisonniers torturés qui y résonnaient en permanence.

Elle aussi a été torturée sur un grabat de la cellule 13 et son fils à l’écart entendait ses cris, elle criait mais elle n’a jamais parlé. Elle s’appelle Juana, mais aussi Lucia, et elle raconte, elle raconte tout, elle écrit sur du papier.

« J’aime ce chuchotement de la plume sur le papier. Elle le caresse, l’égratigne, fait surgir des mots cachés, prisonniers. Comme ces noms que je comptais sur les doigts de la main gauche : ceux des nôtres, et sur la main droite ceux de nos ennemis. Des noms que je répétais sans cesse, comme une litanie, une prière païenne. Je m’en souviens encore, il y aura bientôt vingt-sept ans, depuis le 16 septembre 1978 où j’ai commencé à les mémoriser ».

Du sous-sol de l’ESMA à son antenne à Paris, le Centre de Pilote, où des prisonniers furent envoyés clandestinement pour infiltrer le COBA, les groupes d’exilés sud-américains qui luttaient depuis leur exil et tentaient de dénoncer les crimes de la dictature et puis à l’ESMA de nouveau et de là à un appartement à Buenos Aires, un autre genre de prison, où sa seule liberté fut de pouvoir suivre des études de médecine, elle raconte son destin de femme, de mère, une femme et une mère dont l’intelligence et le courage furent à la fois le salut et l’enfer. Une femme qui n’a jamais parlé mais qui a dû se compromettre au-delà de tout respect d’elle-même et s’arracher le cœur pour sauver des vies. Et si la dictature a eu une fin, son enfer lui n’en a pas. L’injustice et l’impunité continuent de régner 30 ans après et vont la rattraper, même si elle a tenté de sauver ce qu’il restait de sa dignité et ce qui a toujours été le plus cher à son cœur : son fils, dût-il la haïr pour toujours.

« (…) ce que fuyait la femme de la Turballe, un homme, un régime, une folie, une haine tenace, l’a poursuivie jusqu’ici et l’a tuée. Noyée », écrira Muriel dans un de ses articles.

Il est question dans Double fond de ces circonstances qui permettent à des êtres humains de devenir des monstres sans culpabilité et d’autres qui combattent les monstres, bourreaux et victimes pris dans une même tourmente. Résonne douloureusement cette phrase de Nietzsche : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre luimême. Et quant à celui qui scrute le fond de l’abysse, l’abysse le scrute à son tour ». Reste qu’il y a tout de même deux côtés de la barrière quand il s’agit de dictature, de torture et d’assassinats. Les faibles, les lâches, les opportunistes qui ont vendu leur âme sont souvent hélas du côté qui semble le plus fort et qui s’auto-justifie sans honte, et même si rien n’est jamais complètement noir ou complètement blanc, apparaît clairement dans ce livre – et dans toute sa pathétique et terrible indigence morale –, la folie humaine.

C’est tout un pan de l’histoire argentine qui est contenu dans ce livre, avec ses dessous les plus sales, les liens avec la France et les connivences entre militaires argentins et membres du gouvernement français, l’Ambassade argentine en France – comme dans d’autres pays – servant de centre de propagande et le Mondial de Foot en 1978 qui s’est déroulé en Argentine à la face du monde entier. Les hurlements des supporters couvraient ceux des torturés. Et n’oublions jamais qui a enseigné aussi aux militaires sud-américains leurs techniques de torture, à l’École des Amériques…

L’auteur nous livre une enquête romanesque mais fouillée dont les éléments n’ont rien de fictionnel, il s’agit de toute évidence pour Elsa Osorio, argentine elle-même, d’un devoir de mémoire dont on ressent pleinement la tension et la force émotionnelle et c’est en ce sens que ce livre, écrit lors d’une résidence à la Maison des écrivains et des traducteurs en France, en plus d’être réellement passionnant, est absolument indispensable. Il sert de cadre à une vérité qui n’a pas encore été assez dite, la plupart des coupables n’ayant pas été condamnés, les assassins dispersés dans la nature, sont devenus de redoutables hommes d’affaires, des maffieux avec pignon sur rue, enrichis grâce à leurs crimes, quand ils ne sont pas carrément réapparus dans les gouvernements soi-disant démocratiques qui ont succédé à la dictature. La mort de Marie Le Boullec dans le roman, survient un an après que les lois d’amnistie aient enfin été levées en Argentine par le président Nestor Kirchner, ce qui a permis de ré-ouvrir les dossiers judiciaires des militaires assassins et les conduire devant la justice, le procès le plus emblématique étant celui qui a concerné l’ESMA (École de Mécanique de la Marine) où plus de 5000 victimes avaient été torturées puis éliminées.

Captivant, bouleversant, édifiant et incontournable, Double fond nous prend à la gorge et ne nous lâche plus. L’odeur de la mort, l’odeur de la peur.

« L’odeur de la peur grimpe aux murs, elle raréfie l’air, elle est plus forte que la saleté, que les torchons sales, plus forte que tout ».

Cathy Garcia

NAJA 21|Le « Double fond » de la dictature argentine|Jacques Moulins

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Dans son dernier roman, l’écrivaine argentine Elsa Osorio mêle fiction et réalité, roman policier et documentaire pour évoquer les zones d’ombre de la dictature argentine et les contradictions de ses acteurs et de ses victimes.

On n’en finit pas avec la dictature argentine. De 1976 à 1983, les militaires qui avaient renversé Isabel Peron, firent au moins 30 000 victimes d’exécutions sommaires dont, pour nombre d’entre elles, les corps ne furent jamais retrouvés. Mais peu de place fut ensuite laissée à la justice et à l’histoire. Dès 1986, la loi du Punto final (point final) tenta de mettre un terme aux poursuites en justice intentées par les familles des victimes. En 1987 la loi de Obediencia Debida (obéissance due) innocenta les tortionnaires sous prétexte qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres. Pour parfaire cette chape de plomb, le président Carlos Menem signa des centaines de décrets personnalisés d’amnistie en faveur des militaires.

Il fallut attendre 2003 et la protestation de plus en plus puissante de l’opinion, pour que ces lois soient abrogées. Mais la justice a encore du mal à passer comme le montre une décision de la Cour suprême en 2017 qui aboutit à une réduction de peine et mobilisa toute la population.

Zones d’ombre entre bien et mal. Dans ces conditions, les historiens ont du mal à faire la clarté sous tous les moments de la dictature. Cela crée des zones d’ombre dans lesquelles les artistes s’insinuent. Double fond, le nouveau roman d’Elsa Osorio est au cœur de ces moments incertains où l’on ne sait même plus qui joue quel jeu et à quelle fin. A la fois roman policier et documentaire, mêlant le réel à la fiction, il s’intéresse à une cellule discrète de la junte dénommée Centre pilote de Paris, mise en place dans la capitale française pour repérer les opposants et se faire des amis dans le monde politique européen. Le personnage principal, Juana, participe de cette duplicité. Avec un grand nombre d’autres personnages, eux aussi réels ou fictifs, il permet également d’explorer les contradictions humaines dans une période dure où la tendance religieuse à ne voir que du bien ou du mal oublie la cinquantaine et plus de nuances de gris.

Double fond, roman d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Editions Métaillé.

Charybde 27: le Blog |Quarante ans après, l’ombre vivace et noire des vols de la mort argentins

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Note de lecture : « Double fond » (Elsa Osorio)

POSTÉ PAR CHARYBDE2 ⋅ 17 FÉVRIER 2018 ⋅ 

Quarante ans après, l’ombre vivace et noire des vols de la mort argentins.

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Ce sont des pêcheurs qui l’ont trouvée, à La Turballe. Dans sa robe à fleurs, le visage serein, le corps bien conservé. Il n’y avait pas longtemps qu’elle était morte, a dit le médecin légiste.
Maintenant que j’ai pu mener l’enquête et reconstituer son histoire, je vois que même en cela, en laissant son corps arriver là, elle avait eu le sens de l’à-propos. Cette idée de se sauver à tout prix, qu’elle avait appliquée toute sa vie, elle l’avait gardée jusque dans sa mort.
La mort, elle n’avait pu y échapper, mais on aurait dit qu’elle s’était arrangée pour qu’on finisse par l’apprendre. Que se serait-il passé si la marée l’avait entraînée ailleurs, ou – comme c’était le plus probable – au fond de la mer ? Et que se serait-il passé si au journal on ne m’avait pas mutée du siège central, de Rennes, à Saint-Nazaire, pour couvrir des faits divers et ne plus fouiner là où il ne faut pas, mademoiselle Le Bris – histoire de me faire comprendre que personne n’est irremplaçable. Sans compter le commissaire Fouquet, un brave type, le contraire d’un imbécile, même s’il cache bien son jeu.
On n’aurait rien su. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’en serait allée sans laisser de traces. Une de plus. Dans un petit village perdu de la côte française, au XXIe siècle, et sous une autre identité. Qui aurait pu le soupçonner ?
Fouquet m’a lancé l’hameçon et j’y ai mordu. Parce que c’est lui qui m’a dit que Marie Le Boullec était d’origine argentine et que la cause de son décès était l’asphyxie par immersion. Peu de temps auparavant, il avait lu dans le journal un article qui l’avait impressionné sur les noyés en Argentine, que l’on trouvait dans les années 70 sur une plage quelconque, ou les côtes du pays voisin.

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Dix-neuf ans après « Luz ou le temps sauvage », l’Argentine Elsa Osorio revient arpenter les chemins cruels des années noires de la dictature militaire dans son pays. Cinq ans après « La Capitana », elle se penche à nouveau sur le sort complexe d’une combattante tentant d’échapper aux engrenages qui la broyent – et à la mort pour elle et pour ses proches. Contrairement à l’internationaliste flamboyante de la guerre civile espagnole, l’héroïne subversive de ce « Double fond », publié en 2017 et traduit en français en 2018 par François Gaudry chez Métailié, tôt capturée au moment du coup d’État militaire (ou du début du « Processus », comme l’appelèrent pudiquement les soutiens bien-pensants de la dictature), devra faire face pendant plusieurs années à plusieurs dilemmes éthiques en captivité, après avoir miraculeusement échappé à la mort (tirant bénéfice de la convoitise sexuelle et amoureuse d’un tortionnaire, pilote d’aéronavale), et vivre dans la terreur presque permanente lorsqu’elle sera en liberté étroitement surveillée. « On ne quitte jamais vraiment l’ESMA », le plus grand centre clandestin de détention, de torture et de disparition de la dictature, mis en place dans les locaux de l’Ecole de mécanique de la Marine argentine, sera sans doute une des leçons-clés de l’enquête.

Après avoir lu sur Internet le premier rapport sur les vols de la mort, je n’ai rien pu faire d’autre que de continuer à lire, malgré mes difficultés à comprendre l’espagnol. Je ne suis pas allée à La Turballe ni à l’hôpital de Saint-Nazaire ni à celui de Pornichet où travaillait Marie Le Boullec.
La rédaction fermait et je n’avais pas encore écrit un seul mot. J’ai rédigé l’article à toute vitesse, avec toute la charge émotionnelle de ce que j’avais lu, mais sans dire un mot de mes soupçons.
J’ai suivi les conseils de Fouquet : ne pas prévenir qu’on est sur une piste, au risque de laisser filer l’hypothétique criminel. Vous aurez tout le temps de raconter si jamais on le trouve, m’a-t-il dit, en citant en exemple le cas de ce dealer tabassé dans une rue de son quartier. Muet de peur, il avait refusé de révéler qui l’avait agressé. La piste que suivait Fouquet était la moins évidente, rien à voir avec un règlement de comptes entre bandes rivales, juste une histoire avec sa petite amie du lycée.
J’apprends à dire sans dire. C’est un défi. Dans le papier sur Marie, une seule phrase pouvait suggérer l’orientation de mon enquête… ou n’importe quelle autre.
« Les Grecs appelaient ananké l’impossibilité d’échapper au destin, en dépit des efforts de l’être humain pour se croire libre. L’ananké, si chère aux romantiques, surtout à Victor Hugo, a rattrapé la femme de La Turballe. »
Je pensais que le rédacteur en chef allait se montrer réticent, les références littéraires ne sont les bienvenues ni dans la rubrique ni dans le journal, mais il était si tard quand j’ai envoyé mon papier que personne n’a dû le lire. Dans les pages politiques, où j’écrivais avant, pas une ligne ne passait sans être revue et corrigée. J’aurais aimé écrire beaucoup plus, mais j’ai choisi la prudence.
Le jour s’était levé quand je suis allée dormir, angoissée.
Je sais vraiment peu de choses sur l’histoire de l’Amérique latine. La presse avait suivi avec intérêt la détention de Pinochet à Londres en 1998. Je l’ai lu aujourd’hui dans les archives. Et si j’ai été impressionnée que ses avocats défendent l’usage de la torture, cette sophistication du mal consistant à jeter les détenus vivants et anesthésiés à l’eau m’est intolérable. Les vols de la mort. Comment peut-on être aussi cruel ?
Ce que j’ai lu dans le témoignage d’un survivant est-il possible ? Pour alléger la conscience des tortionnaires, un prélat de l’Église argentine citait la phrase biblique : il faut séparer le bon grain de l’ivraie.

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Le roman a été écrit partiellement dans le cadre d’une résidence d’auteur organisée à la M.E.E.T. (Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs) de Saint-Nazaire, et il est ainsi fascinant d’assister au déploiement de la noire histoire contemporaine argentine, toujours diablement actuelle, quarante ans après les faits, malgré les invocations rituelles à l’oubli, dans le cadre fort paisible de la Côte d’Amour, par le truchement d’une opiniâtre journaliste d’un grand quotidien de l’Ouest de la France dont le siège se trouve à Rennes. Plus qu’au « Mapuche » de Caryl Férey, on songera peut-être à son « Condor » qui, bien que concernant le Chili et non l’Argentine (quoique le caractère multinational de l’opération Condor, justement, rende parfois caduque cette distinction-là), reflète comme « Double fond » le cynisme psychopathe et content de soi des tortionnaires devenus hommes d’affaires après le « retour à la démocratie ». Mais la journaliste française choisie comme enquêtrice par Elsa Osorio pour assembler les éléments de cette histoire terriblement humaine et monstrueusement politique nous évoque aussi irrésistiblement un autre « attrapeur d’ombres », celui de « La frontière » de Patrick Bard découvrant l’intrication des horreurs mexicaines avec les féminicides de Ciudad Juarez. Et c’est ainsi que l’autrice argentine nous offre à nouveau un roman si terrible, si humain, si noir et si beau.

Encore à fourrer mon nez où il ne fallait pas, comme on me le disait à Rennes à propos d’une affaire beaucoup moins dangereuse. Cela pourrait être pire qu’un changement d’affectation, pire que de perdre mon emploi. Mais je ne peux plus faire marche arrière, que cela concerne ou non la femme noyée, je veux en savoir plus. Et si elle sert à faire un peu de bruit, ce ne serait pas mal non plus, m’a dit Marcel. Les responsables de ces crimes sont encore en liberté, même si on dit que les lois qui les protégeaient étaient dévoyées, ils seront jugés. Il y a des signes favorables, mais attendons de voir pour le croire, dit Jean-Pierre, personne n’a encore été jugé, les seuls membres des juntes militaires condamnés sous le gouvernement démocratique ont été graciés par le deuxième président.

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