L’homme aux yeux gris

J’ai le plaisir de vous partager la traduction en français de ma nouvelle «el hombre de ojos grises», faite par François Gaudry!

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Elsa Osorio

L’homme aux yeux gris

Traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry

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       L’homme aux yeux gris, je l’ai rencontré dans le train qui me conduisait à l’aéroport de Schönefeld. J’étais depuis presque un mois à Berlin à cheminer dans les lignes de mon roman, corrigeant un mot au détour d’une rue, une phrase dans la cour d’un immeuble de la Mülakstrasse, à Berlin où j’allais faire vivre mes personnages en 1932, lorsque j’ai décidé de faire ce voyage. Je ne voulais pas abandonner l’histoire, juste m’échapper quelques jours, suspendre mon roman à un certain point du temps et de l’espace et revenir à ma vie du XXIe siècle, voir des amis, aller à une fête, m’acheter une robe ou un GPS. Suspendre mon roman, ou en tout cas m’en éloigner. Me reposer et reprendre ainsi le contrôle du livre qui paraissait perdu dans la recherche erratique du Berlin de mes personnages.

Parce que ce que je raconte, recrée, compose — imagine ?— dans le roman se fonde sur une sorte de journal discontinu écrit dans les années trente, composé de feuilles volantes, d’agendas où il manque des pages, de lettres, de documents divers que j’ai trouvés au cours d’une longue enquête. Mon personnage, Mika, et son compagnon, Hippolyte, sont réels, ils ont existé au-delà de mes écrits et des leurs. C’est pourquoi s’abandonner à l’imagination était un plaisir abusif. J’ai beau savoir —je le savais avant de rencontrer l’homme aux yeux gris— qu’il n’y a pas de mémoire possible sans imagination, un respect excessif de la vie de mon personnage me tenait pieds et poings liés à une histoire qui se développait comme un corps étranger, dans toutes les directions, changeant ma vie en un succédané de la vie de mon personnage, Mika. (Hippolyte, quoique très important, n’est pas le personnage principal de mon livre).

Le chapitre quatorze, où je recrée l’expérience de Berlin en 1932 et 33, je l’avais écrit avant, mais je n’étais pas satisfaite du résultat. Je l’avais mis de côté, inachevé, simple succession de faits privées d’émotions, articulés en phrases inconsistantes, et j’étais passée à d’autres chapitres dans lesquels je me sentais plus à l’aise. Je résoudrai ce problème plus tard, me disais-je vaguement, pour échapper à la nausée que m’inspirait ce texte avorté.

Quand j’ai été invitée à cette résidence d’écrivains, dans un hôtel de Berlin, je ne me doutais pas un instant que c’était l’histoire même de mon roman (ou Hippolyte lui-même) qui m’appelait. J’allais récrire et terminer ce chapitre à Berlin. C’était une de ces certitudes que l’on ressent physiquement en dehors de toute réflexion. Comme si cet avion franchissait non seulement la distance de Buenos Aires à Berlin, mais cet ensemble laborieux de faits qui se succédèrent d’octobre 1932, à l’arrivée de Mika et d’Hippolyte, jusqu’en octobre 2010, date de ma propre arrivée. Comme si mes personnages m’avaient attendue à l’aéroport pour me plonger dans les événements qu’ils avaient vécus, sensation qui ne m’a pas quittée quand je me suis enfoncée dans la vaniteuse mémoire de Berlin.

Au début, je parcourais la ville en suivant la piste de leurs cahiers et de mes recherches : la gare où ils étaient arrivés en provenance de Paris, le quartier où ils s’étaient installés ; plus tard je me suis aventurée dans des lieux jamais mentionnés dans leurs manuscrits, mais où je reconnaissais le décor de certains épisodes qui, jour après jour, se peuplaient de détails, de bruits et d’odeurs. D’enthousiasme et de peur. J’écartais toute trace postérieure aux années trente, les blocs d’édifices soviétiques, aussi invisibles pour moi que l’audacieuse transparence de l’architecture moderne, et je retrouvais dans un immeuble, un balcon, un pont ou une cour l’atmosphère tendue et lourde de présages dans laquelle vivaient mes personnages, quand le nazisme leur mordait la nuque.

Voilà ce que j’étais allée chercher à Berlin, la possibilité de terminer une fois pour toutes cet indocile chapitre quatorze, mais un soir (juste après avoir inventé une absurde dispute entre eux), j’ai compris que je devais m’éloigner de ces rues chargées de souvenirs lointains, de ces ponts et de ces places imprégnées des passions qui bouleversaient mes personnages. (Il se peut que cette dispute, frivole, dérisoire, n’ait été qu’une manière de relâcher la tension qui était la mienne devant tant d’événements considérables à raconter. Ou une plate excuse que je me suis inventée). Mais curieusement, ce qui m’alarma alors, ne fut pas l’endroit où ils avaient été agressés par les SA, ni cette usine abandonnée à Wedding où ils tenaient leurs réunions secrètes, ni de sentir leur peur et leur désespoir, mais un épisode dépourvu de toute importance historique. C’est souvent dans les détails insignifiants que se révèle quelque chose d’essentiel.

Juste avant de traverser le pont, ce qui avait commencé comme une discussion banale entre mes personnages, provoquée par la tension des événements plus que par une véritable mésentente, devint une grave dispute. Si nerveuse qu’elle fût, Mika se conduisait mal, la jugeais-je, implacable : comment osait-elle parler ainsi à Hippolyte ? Comment en de telles dramatiques circonstances, pouvait-elle se montrer jalouse parce qu’il avait parlé un long moment avec une blonde dans le train ? Absurde.

Ce que je venais de découvrir ne figurait dans aucun document, aucun cahier, et je n’avais pas de raison particulière de le raconter, c’est pourtant ce à quoi je me suis attelée en rentrant à l’hôtel Bleibtreu, où je logeais, mettant ainsi en danger non seulement le chapitre quatorze, mais le livre tout entier. Qu’étais-je donc en train de faire ? Sans refermer le document où mes personnages avaient une dispute indigne d’eux et des graves événements historiques dont ils rendaient compte dans leurs écrits, je suis allée sur Internet et j’ai acheté un billet d’avion pour Paris le lendemain.

J’ai quitté sans un mot un Hippolyte blessé, qui devait le jour suivant accomplir une mission avec ses camarades, et Mika, comme si elle n’était pas mon héroïne, comme si elle n’avait pas vécu tout ce que je raconte jusqu’au chapitre berlinois et les suivants, que j’avais déjà écrits : qu’il s’en aille, c’est tout, et qu’il ne revienne pas, elle en avait marre, et il me semble —je n’en suis pas sûre parce que je n’ai pas eu le courage d’ouvrir ce document, par remords ou pudeur— qu’elle lui reprochait même la vie de fous qu’ils menaient dans leur quête de la révolution. L’horreur.

Je me suis informée à la réception de l’hôtel des horaires et des moyens pour aller à l’aéroport de Schönefeld où je devais prendre l’avion pour Paris. Une fois de plus, la précision des Allemands m’a étonnée. Pourtant, à Zoologischer Garten, j’ai pris un train qui n’était pas noté sur les indications détaillées qu’on m’avait fournies, mais qui conduisait directement à l’aéroport sans aucun changement.

Le train était quasiment vide. L’homme est monté à Alexanderplatz. Mon attention a été attirée par ce petit chapeau dont il était coiffé, tellement il semblait d’une autre époque. Puis, j’ai vu ses yeux gris. Ces yeux gris que j’avais d’abord découverts dans le prologue de Mika à l’essai d’Hippolyte Etchebéhère sur l’Allemagne, justement. Ces yeux gris qui m’avaient regardée longuement sur la photo figurant dans l’album de Mika, photo que j’avais scannée, imprimée et accrochée dans ma bibliothèque. Un nouvel amour ? m’avait demandé un ami indiscret en montrant la photo d’Hippo. Et moi, scandalisée : Qu’est-ce que tu racontes? C’est le compagnon de Mika, mon personnage. Et comme si ça ne suffisait pas, j’ai cru bon d’ajouter : Il est mort bien avant ma naissance.

Cet homme ne pouvait donc pas être Hippolyte, mais comme il lui ressemblait ! Je quittais Berlin pour m’éloigner de mes personnages, par pour en rencontrer un dans le train menant à l’aéroport. Les personnes ne sont pas comme les édifices ou les places, qui se laissent découvrir sous l’écorce du temps.

D’Hippolyte Etchebéhère, il ne reste que son écriture serrée dans ses cahiers, ses notes de lecture, les lettres, les rares mentions de son nom dans quelques ouvrages historiques, son essai sur la défaite du prolétariat allemand, quelques photos et ce que sa femme a écrit sur lui. Et mon obstination bizarre à suivre la moindre de ses traces, de le faire revivre, de le rendre présent. Pour écrire sur Mika, lire tous les livres que son compagnon cite dans ses notes fut une entreprise démesurée. Peu importe, il y a toujours une bonne raison pour lire, mais pas pour regarder fixement un monsieur dans un train, juste parce qu’il a les yeux gris, comme Hippolyte.

Il ne semblait ni étonné, ni gêné, il me souriait franchement, m’invitant à poursuivre les promesses de mon regard. Pour fuir mes responsabilités, j’ai pris un livre dans mon sac. La correspondance de Flaubert. Mon cœur battait la chamade, comme si j’avais été prise sur le fait. J’avais emprunté ce livre dans une bibliothèque pour le relire, à la suite d’une note d’Hippolyte et, sans réfléchir, je l’avais mis dans mon sac. L’homme allait trouver bizarre que quelqu’un emporte un classique en voyage. Mais qu’est-ce qu’un inconnu avait à faire de mes lectures ? J’ai ouvert le livre et fait semblant de me concentrer.

Alors sa voix m’a surprise. L’homme aux yeux gris n’avait rien dit jusque là, et jamais je n’avais entendu la voix d’Hippolyte. Je ne connaissais de lui que des écrits, sa photo, des faits, des idées, des actions, beaucoup d’actions, des raisonnements, mais pas de sons, je n’avais jamais imaginé sa voix. Un frisson m’a parcouru l’échine, j’ai su que c’était —c’est ?— sa voix. Grave, diaphane, mélodieuse. Une voix qui encourage et qui calme. (Je dois le faire parler comme ça dans le roman, me suis-je promis.)

—Vous aimez Flaubert ?

C’était naturel qu’il s’adresse à moi en français puisque je lisais un livre écrit en français. Mais il ne m’a même pas posé la question quand, un peu plus tard, à propos de Horacio Quiroga, nous avons parlé en espagnol.

—Oui, beaucoup.

Je me suis entendue lui dire une phrase qui m’a semblé un léger plagiat. Etait-ce Hippolyte qui l’avait écrite dans ses cahiers ou dans une lettre à Mika ? Ou moi dans ces notes que je lui adressais follement.

J’ai vu à son sourire lumineux qu’il appréciait mes propos et ceux qui ont suivi. Car de Flaubert nous sommes passés à Balzac, Unamuno, Quiroga, Maupassant, et même Henri Barbusse, me suis-je enhardie, tout en sachant qu’en 1932, Hippolyte était depuis longtemps plus à gauche que Barbusse, qu’il avait tellement admiré en 1920.

Ce ne pouvait pas être Hippo, mais si jamais c’était lui, je connaissais toutes ses lectures, celles qu’il avait faites et celles qu’il ferait. C’était facile. Je n’étais pas arrêtée par la crainte de le piéger, plus fort était mon impérieux besoin de le séduire et de me laisser séduire par sa personnalité radieuse, sa lucidité, sa sympathie. Cette impression subtile que produisent ceux qui luttent pour leurs idéaux. Cette masculinité sans détours ni imposture. Magnifique.

Je voulais qu’il me choisisse là, dans ce train, à cet instant, sans passé ni futur, parmi toutes les femmes de tous les temps et tous les lieux, pour balayer les sombres malheurs du monde. Et l’écrire. Je le désirais avec une fureur que je ne me connaissais pas. J’exagère en disant que pendant cette conversation dans le train, je suis tombée amoureuse de lui ?

Je ne sais pas non plus si c’était de lui que j’étais amoureuse, et je pourrais penser que cette passion subite qui se déclencha en moi pour l’inconnu du train avait une longue histoire que je n’avais pas voulu reconnaître jusque là. Comment expliquer autrement ces pages que je lui avais adressées en répondant à ses commentaires de lectures par les miens. Encre bleue sur papier couleur crème que j’avais choisi avec soin (pas question d’écrire à Hippo sur mon ordinateur). Ni ses lectures littéraires ni les miennes n’allaient faire partie du roman, de sorte que je n’avais pas éprouvé le besoin de les conserver en archive, j’avais pu me permettre ainsi le pur plaisir d’écrire à la main, de lui écrire gratuitement, par simple envie, sans nécessité, comme ce soir-là, très tard, après le crépitement de la mitraille qui l’avait abattu, où j’avais éteint mon ordinateur et pleuré en lettres bleues sur le papier couleur crème que j’avais acheté pour lui.

Comment admettre cette étrange affection sans scandale ? Scandale des dates et des lieux, mais surtout scandale parce qu’il est et n’était pas, c’est ma faute et c’est aujourd’hui que je l’écris et fais ainsi revivre le compagnon de mon héroïne, Mika, la Capitana. Je ne peux pas le faire disparaître de son épopée.

Ces choses-là ne se font pas. Non. Inventer une dispute dans laquelle mon personnage se conduit mal à seule fin de me lier à son amour, sans entraves —et sans culpabilité— dans un train, soixante-dix-sept ans après, ce n’est pas bien. Il ne faut pas non plus exagérer : ses cendres ont été dispersées dans la Seine, et celles d’Hippolyte sur le champ de bataille d’Atienza, il y a de cela des lustres. En cette fin d’octobre 2010, le train m’offrait une occasion que je ne pouvais gâcher. C’est du moins ce que j’ai pensé sur le moment.

J’avançais, comme une équilibriste éprouvée, sur le fil des livres partagés, je savais que si je m’écartais, nous pouvions tomber dans l’abîme du temps. Je n’ignorais pas qui nous étions, d’où nous venions, les événements historiques qui se déroulaient autour de nous, l’aéroport de Schönefeld où nous conduisait ce train, les circonstances de nos vies. Je ne pouvais même pas perdre de vue la littérature, il y avait des livres que lui —si c’était bien lui— n’avait pas lus, puisqu’ils n’avaient pas encore été écrits. Et pourtant, quand il a parlé des écrivains, j’ai glissé sur cette corde raide :

—Non, ai-je répondu, ce n’est pas l’impudeur ni la vanité qui nous poussent à écrire, comme vous l’affirmez, mais le besoin.

Il n’a pas semblé étonné d’apprendre que j’écrivais. Et comme si cela le rapprochait de moi, il m’a tutoyée : Tu écris sur notre époque ?

Quelle époque ? j’aurais aimé lui demander. Je cherchais une phrase prudente, suffisamment ambiguë pour s’adapter à un vaste registre temporel, lorsqu’il m’a provoquée :

—Tu écriras sur moi ? —une lueur dans ses yeux perça la matinée brumeuse. Sur nous ?

Je ne suis pas sûre que c’étaient des questions, il ne semblait pas attendre une confirmation. Nous ? Je me suis sentie frémir. J’ai eu honte d’avoir lu ses cahiers, ses lettres.

J’aurais pu demander à Hippolyte Etchebéhère (que faisait-il dans ce train ?) s’il approuvait, s’il m’autorisait, s’il voulait me suggérer ou me révéler quelque chose pour le roman. J’aurais pu demander à cet homme d’aujourd’hui (qui était-il et comment savait-il ?) s’il était en train de me jouer un mauvais tour. Mais je n’en ai pas eu le temps parce qu’il s’est levé et, avec un sourire magnifique, il a incliné légèrement sa tête devant moi et a pris congé :

—Je descends ici. Au revoir.

—Au revoir, je lui ai répondu avec un calme que j’étais loin de ressentir. C’était un plaisir.

—Pour moi aussi. Bonne chance.

Morose, je l’ai regardé s’éloigner vers la porte du train, une courte distance qui le plaçait sur un chemin que je ne pourrais plus interrompre. A toute vitesse, avec une terrible netteté, se sont succédé les images de son futur : la douleur de la défaite et la fuite précipitée d’Allemagne, mots noués sur le cahier bleu, le groupe d’opposition à Paris, rues inlassablement arpentées, elle toujours amoureuse de lui, une forte toux et le sang, les longs mois à l’hôpital, lectures, lettres et ces kilos qu’il aura tant de mal à reprendre, Madrid, la révolution enfin, les armes, leur joie, le bruit cruel de la mitrailleuse. Assez.

Un immense chagrin que je n’ai pu exprimer qu’en fondant en larmes. Il s’est retourné, surpris, a fait demi-tour, il s’est arrêté devant moi, m’a regardée avec une infinie tendresse et m’a caressé la tête.

S’il s’était agi d’un personnage inventé, ou d’un homme réel, j’aurais pu sans difficulté altérer le texte et la vie, mais il était né, avait vécu, aimé, lutté, sans jamais renoncer jusqu’à la fin, et je n’avais ni le droit, ni la possibilité de le modifier.

J’ai essuyé mes larmes d’un revers de manche :

—Va-t-en. —Et j’ai balbutié une promesse que je tiendrais peut-être — On se reverra.

Je ne suis juré de ne plus jamais me lier avec un personnage dont le destin serait déjà tracé, encore moins si son engagement avec mon héroïne et les circonstances historiques s’opposaient à mon désir. Un sanglot sec, d’impuissance, m’a secouée lorsque la porte du train s’est ouverte pour le laisser sortir.

 

J’ai failli tout gâcher lorsque je ai entendu ses pleurs, venant du fond même de la douleur, et je suis revenu vers elle. J’étais surpris, nous nous étions dit au revoir calmement, sans effusion, comme si cette femme du train avait su ce que j’avais inventé à partir de son image et était disposée à accomplir son dessein : écrire sur nous.

Je l’avais inventée avant même de savoir qu’elle écrivait. Peut-être au moment précis où ses yeux bleus se sont fixés sur moi, étonnés, peu après Alexanderplatz. Son admiration m’intimidait, mais je n’ai pas fui son regard, j’y ai répondu en souriant. Une femme séduisante, d’une élégance naturelle que contredisait sa tenue extravagante. Elle m’a plu. Et plus encore lorsqu’elle a ouvert son sac pour en sortir un livre de Flaubert. Sa correspondance que j’avais lue le mois dernier. Quel hasard ! C’est moi qui ai entamé le dialogue et très vite j’ai été ébloui par l’acuité de ses commentaires et son amour de la littérature. La coïncidence de nos lectures était extraordinaire. Emporté par son enthousiasme, j’ai conçu le personnage : une femme comme elle, mais à une autre époque, une femme du futur, immergée dans un monde différent, plus juste, auquel mènent nos luttes.

—Moi, j’aimerais bien écrire, je lui ai dit, mais je ne peux pas, je n’ai pas l’impudeur ni la vanité des gens qui écrivent. Un instinct irrésistible m’incite à cacher mes émotions.

Sa réaction passionnée n’a fait que me confirmer le personnage. Ainsi, elle m’a avoué —avoué, pas dit— qu’elle écrivait. Avec cette conviction pour défendre ce qui lui tenait à cœur, avec cette force et cette sensibilité, j’ai souhaité qu’elle écrive notre histoire.

Je lui ai dit deux ou trois autres choses auxquelles, troublée comme elle était, elle n’a pas pu répondre. Je ne pouvais pas soutenir plus longtemps notre échange sans succomber à ce regard —admiratif et craintif— qui me proposait qui sait quels extraordinaires sentiers, mais pas ceux que son image m’avait inspirés. C’est pour cela que je suis parti. Et bien que ses larmes et l’émotion que je lui causais m’aient fait hésiter, je ne me suis permis qu’une caresse sur ses cheveux. Elle-même, au bord de l’abîme où nous étions sur le point de tomber, m’a dit, en larmes et avec courage : Va-t-en. On se reverra.

Je ne suis pas un séducteur, ni un créateur, je suis un homme d’action, et grâce à cette femme dans le train, pour la première fois de ma vie, j’avais créé un personnage consistant, que je ne voulais pas risquer de perdre. Qu’elle écrive, ni plus, ni moins.

Le train s’est arrêté, les portes se sont ouvertes et je suis sorti.

 

Berlin- Buenos Aires, 2010                  

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