Encres Vagabondes

Encres Vagabondes – Elsa Osorio La Capitana – Dominique Baillon-Lalande – 27.08.12

Elsa Osorio  – La Capitana

La biographie romancée de Micaela Feldman de Etchebéhère (1902-1992), dite «la Capitana» ou «Mika». Une femme de cette génération militante qui a lutté toute sa vie pour la justice et la liberté.

Elle, juive, a grandi «avec des récits de révolutionnaires rescapés des pogroms et des prisons de la Russie tsariste«. Hipolito lui, d’une famille aisée et suivant des études d’ingénieur en mécanique, s’engage très vite dans la vie politique après avoir assisté à des actes antisémites révoltants. C’est à Buenos Aires qu’ils se rencontrent autour d’un journal anarchiste. Ils s’aiment, ne veulent pas d’enfants pour rester entièrement au service des camarades ouvriers et anarchistes. À partir de l’Argentine, leurs luttes vont les amener, dans les années 30, à Paris, à Berlin. Seule la santé fragile d’Hipolito, homme passionné et généreux qui ne met aucune limite à son investissement mais que la tuberculose talonne de près, vient par moments mettre leur détermination en suspens. Après plusieurs mois de séparation pour soins au sanatorium, leur engagement commun les conduit en Espagne dans la lutte contre le fascisme des Républicains, aux côtés du POUM, là où l’histoire s’écrit. Comment ne pas en être alors que là se joue «la révolution à l’état pur, celle dont nous avons rêvé depuis notre jeunesse«.

Hipo prend la tête d’une colonne chargée de prendre le château d’Atienza. C’est sa première action armée, il n’en reviendra pas. Contre toute attente, par désespoir, par fidélité, par passion, elle, qui ne sait rien des armes et des stratégies militaires, prend sa place à la tête de la même milice. «Même si les sentiments obscurs des miliciens sont parfois justes, Mika préfère les hommes de la gare, des militants de longue date, bien formés, qui réfléchissent et débattent, comme elle. Ils ressemblent plus aux personnes qui l’ont accompagnée toute sa vie; […] Rien en dehors de cette guerre ne la lie à ces austères paysans, à ces hommes rudes, hermétiques, dont elle partage l’existence. Mais c’est avec eux qu’elle fait cette guerre et elle veut les comprendre, elle veut… pourquoi le nier, être acceptée, être aimée par eux.» Elle y parviendra. Son charisme, son intelligence, ses qualités d’écoute des autres, sa pertinence à prendre les bonnes décisions, la font apprécier et la rendent indispensable. Ce sont les miliciens eux-mêmes qui la nomment capitaine, par respect. «Parce qu’elle est une femme, elle ne commande pas comme un homme. Dans sa colonne, tout passe par la discussion de l’assemblée, Mika ne prend pas de décision sans consulter auparavant ses miliciens. Dans la guerre, quelqu’un doit commander, elle en a le tempérament, elle est capable d’organiser, de voir comment on peut se sortir d’une situation difficile. Les gens obéissent s’ils le veulent, surtout dans les milices. Elle, non seulement ils lui obéissent, mais ils l’aiment, […] qu’importe si pour se justifier ils doivent dire que Mika est un sacré mec ou qu’elle a des couilles.«

Mais la politique internationale s’en mêle et la «Capitana» dérange autant les staliniens que les fascistes, les traditionalistes que certains gradés de son camp.
Quand les agents de la Guépéou l’enlèvent et l’emprisonnent, ce seront «ses» hommes qui la libéreront. Mais sur l’échiquier politique, les donnes ont changé, la rebelle et ses idées révolutionnaires n’ont plus leur place et elle doit se mettre à l’abri.

Après une pause pendant la seconde guerre mondiale en Argentine, l’héroïne finira sa vie dans ce Paris qui l’a adoptée et où elle a conservé de fidèles amis. On la retrouvera, inusable militante, aux côtés des manifestants derrière les barricades en 68, et dans tous les combats pour la liberté et la justice, jusqu’à ce qu’elle s’éteigne en 1992.

Mika a tenu toute sa vie des carnets de notes. C’est à partir de celles-ci, d’une solide documentation parallèle, de rencontres avec les gens qui ont connu son héroïne, qu’Elsa Osorio, élabore son roman. Les clefs qu’elle fournit sur cette période ambiguë mais porteuse d’espoir et d’enthousiasme sont intéressantes et permettent une bonne compréhension du contexte.

Mais la force de ce livre réside dans la connivence sensible qui semble lier la biographe, scénariste, romancière, et elle-même activiste ayant hanté Madrid et Paris avant de vivre en Argentine, et son sujet. Respectueuse des renseignements collationnés mais mettant en œuvre tout son savoir-faire littéraire pour combler les trous de l’Histoire et donner vie à la Capitana, elle se laisse porter par ce personnage hors du commun pour en peindre un tableau plus axé sur la quête idéologique et passionnelle de cette femme, symbole des luttes de son époque, que sur sa propre personnalité. Seule l’histoire d’amour, absolue et tragique, entre Mika et Hipo, qui prend une place affirmée dans le récit, permet un léger glissement du mythe à la femme de chair et de sentiments.

Si la construction du texte, fractionné et non chronologique, peut effrayer de prime abord, la force même de cette femme, son charisme et sa détermination, son humanité, fascinent. Le lecteur, tout comme les paysans qui l’ont suivie les yeux fermés, est emporté par cet être d’exception et se prend à l’aimer.
Une belle leçon d’histoire, impertinente, vive et intelligente. Une «appropriation biographique» très réussie.

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