Coups de coeur de Charybde 3

La Capitana

Il y a des vies qui sont des romans qu’aucun romancier n’oserait écrire par crainte d’être taxé d’invraisemblance. Mika, la Capitana d’Elsa Osorio, semble avoir eu l’habitude de se trouver à l’épicentre des convulsions qui ont secoué le monde contemporain depuis les années 30. Mika, Micaela Feldman de Etchebéhère (1902-1992), la Capitana, a réellement vécu en Patagonie, à Paris, à Berlin, en Espagne, elle a tenu toute sa vie des carnets de notes.

À partir de ces notes, des rencontres avec les gens qui l’ont connue, des recoupements de l’Histoire, Elsa Osorio transforme ce qui pourrait n’être qu’une biographie en littérature. Mika a appartenu à cette génération qui a toujours lutté pour l’égalité, la justice et la liberté. Elle est allée à Paris avec son mari pour participer au mouvement intellectuel dans les années 30, ils ont fondé la revue Que faire ?.

Puis ils sont allés vivre à Berlin dont les ont chassés la montée du nazisme, ainsi que les manipulations du mouvement ouvrier par le stalinisme. Enfin ils sont allés rejoindre les milices du POUM dans la guerre civile en Espagne. Dans des circonstances dramatiques, elle, qui ne sait rien des armes et des stratégies militaires, se retrouve à la tête d’une milice. Son charisme, son intelligence des autres, sa façon de prendre les bonnes décisions la rendent indispensable et ce sont les miliciens eux-mêmes qui la nomment capitaine.

Poursuivie par les fascistes, persécutée par les staliniens, harcelée par un agent de la Guépéou, emprisonnée, elle sera sauvée par les hommes qu’elle a commandés. Elle a fini sa vie d’inlassable militante à Paris en 1992. Elsa Osorio, portée par ce personnage hors du commun, écrit un roman d’amour passionné et une quête intellectuelle exigeante en mettant en oeuvre tout son savoir faire littéraire pour combler les trous de l’Histoire.

Coups de coeur de Charybde 3 – 03.09.2012

Elsa Osorio découvrit Mika Etchebéhère au milieu des années 80 mais mit près de 20 ans avant de lui rendre hommage par le biais de ce roman nourri de toute la documentation et des témoignages disponibles. Au vu de la stature du personnage, on comprend très vite pourquoi elle a pu être intimidée si longtemps avant d’oser se lancer dans l’aventure.

Le résultat est magnifique. On partage tout au long du roman l’amour et l’admiration que l’auteure ressent pour cette femme remarquable et déterminée.

Celle-ci, née en Argentine, est morte en 1992 à l’âge respectable de 90 ans à Paris après une vie passée au cœur des luttes et révolutions populaires du XXème siècle. Ses convictions anarchistes revendiquées tout en maintenant son opposition marquée au dictat du parti communiste l’ont rejetée dans l’anonymat alors que sa personnalité, son intelligence et son courage avaient tout pour faire d’elle une grande héroïne populaire.

Centrant le cœur de son récit sur les quelques mois de la guerre d’Espagne au cours de laquelle Mika eût la douleur de perdre son époux mais gagna ses galons de capitaine au sein du POUM, l’auteure parvient à donner une épaisseur étonnante à son héroïne tout en lui (re)donnant sa dimension d’égérie. Amoureuse éperdue de son révolutionnaire de mari, militante au sein des organisations et publications anarchistes les plus diverses, combattante des fascistes l’arme à la main ou vieille dame encore verte attendrie par les derniers feux du mai 68 parisien, les multiples personnalités et aventures de Mika Etchebéhère forcent l’admiration et donnent au récit un souffle incontestable.

Elsa Osorio aborde également de manière très subtile toute la difficulté qu’il y a à se retrouver unique « Capitana » au cœur d’un monde d’hommes, tout à la fois mère, sœur, amie et protectrice de ses soldats sans jamais rien céder à l’exigence et au courage qui la portent sans cesse au combat.

Un grand et beau récit épique qui permet aussi – et malheureusement -de mesurer combien notre époque actuelle manque de personnalités de cette trempe et de cette envergure.

« -Ce sont mes enfants mais aussi mon père. Je les protège et ils me protègent. Ils se soucient du peu que je mange, de mon sommeil, ils trouvent miraculeux que je résiste autant ou plus qu’eux aux duretés de la guerre. (…) Et d’une manière plus compliquée, plu subtile, ils sont aussi mon mari. Et moi, leur femme. »

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