Télérama|Gilles Heuré|La littérature a ce pouvoir de faire comprendre une histoire qui se déroule dans d’autres pays

Por | Double Fond, Francais, Presse | Sin Comentarios

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Dans “Double fond”, l’écrivaine argentine livre un véritable roman d’espionnage : une doctoresse est retrouvée morte sur une plage de Loire-Atlantique. Une journaliste reconstitue le parcours de cette mystérieuse femme alors que la police conclut rapidement au suicide… Une œuvre qui mêle fiction et réalité, histoire française et Argentine.

Quand le corps d’une doctoresse de Saint-Nazaire, veuve depuis peu, est retrouvé sur la plage de la Turballe, en Loire-Atlantique, la police veut rapidement conclure à un suicide. Mais qui est-elle au juste, cette femme dont on apprend qu’elle est argentine ? Muriel, journaliste locale, mène l’enquête et va peu à peu reconstituer le parcours de cette femme… Véritable roman d’espionnage qui entremêle personnages réels et de fiction, Double fond est le nouvel opus traduit de la passionnante auteure argentine Elsa Osorio.

Comment avez-vous fait pour concilier les deux histoires qui tissent votre dernier roman : celle, politique, de l’Argentine, et celle de la recherche de l’identité de la femme noyée, qui se passe en France ?

Cela m’a pris à peu près cinq ans. Bien que douloureuse, la première histoire était peut-être plus facile pour moi, parce que je la connaissais. Mais je me suis aussi beaucoup documentée. Le procès de la ESMA, l’Ecole mécanique de la Marine argentine, centre de détention et de torture où sont passées près de cinq mille personnes entre 1976 et 1983, s’est terminé en novembre dernier, avec la condamnation de cinquante-quatre militaires accusés de tortures, d’exécutions illégales, de vols d’enfants, et d’être responsables de ce que l’on appelle les « vols de la mort » : des gens étaient drogués et jetés vivants d’un avion dans la mer.

Quand j’étais à Madrid, où je vis en partie, j’ai été aux côtés du juge Baltasar Garçon qui enquêtait sur les crimes de la dictature en Argentine et j’ai pu prendre connaissance des documents que lui avait transmis un militaire repenti. On pouvait y lire la définition de « l’ennemi », qui allait des associations d’étudiants aux opposants traditionnels. Et il était précisé que 95% des opposants étaient éliminés. On se demande alors pourquoi la dictature était nécessaire !

“Quand j’ai vu la plage de la Turballe, en Loire-Atlantique, je me suis dit que l’histoire devait se passer là.”

Pour revenir à mon roman, la fiction s’appuie sur la réalité, notamment celle qui concerne les « vols de la mort ». Et mes personnages, la victime et son bourreau Raùl, sont un peu le condensé de trois ou quatre personnes qui ont réellement existé. Par exemple, je me suis inspiré d’un fait réel : un militaire avait violé une femme devant les autres détenus. Plus tard, il a été arrêté à Rome et extradé en Argentine pour y être jugé et arrêté. Ces gens-là sont fiers de ce qu’ils ont fait. Alfredo Astiz, surnommé « L’Ange blond », a dit à son procès que ce qu’il avait fait, il le referait.

Quant à la seconde histoire qui se mêle à la première, il me fallait vivre en France. J’ai été en résidence à Saint-Nazaire mais quand j’ai vu la plage de la Turballe, en Loire-Atlantique, je me suis dit que l’histoire devait se passer là. Les lieux ont parfois des résonances, une acoustique qui font que l’on sait que l’histoire doit se dérouler à cet endroit.

Votre personnage, Juana, est une ancienne militante des Forces armées révolutionnaires (FAR) et des Montoneros (organisation politico-militaire péroniste), qui collabore contre sa volonté avec la ESMA pour sauver son fils. Y a-t-il eu beaucoup de cas identiques ?

La folie de la ESMA est allée très loin dans une certaine pratique de l’esclavage. Le chef de la ESMA, Emilio Massera, voulait se lancer dans une carrière politique et devenir président. Pour y parvenir il comptait sur la collaboration des Monteneros dont il avait tué près de cinq mille membres. Quelques-uns l’ont accompagné en Europe pour sa campagne présidentielle. La plupart des détenus à la ESMA étaient des détenus de la guérilla péroniste et lui aussi se revendiquait du péronisme.

“En 1978, ça espionnait de tous les côtés, et il y avait des rivalités entre la marine et l’armée.”

Le péronisme est un mouvement, plus qu’un parti, difficile à définir…

Oui. D’ailleurs, le personnage de Muriel, la journaliste française qui mène l’enquête, dit à un moment qu’on en connaît un peu plus sur le Chili que sur l’Argentine. Au Chili, le gouvernement socialiste de Salvador Allende a été renversé en septembre 1973 par l’armée de Pinochet. Mais en Argentine, la dictature était déjà là, dans le gouvernement de la veuve de Peron. En 1975, avant même la dictature militaire proprement dite, sont survenues de considérables morts violentes.

La littérature a-t-elle contribué à faire prendre conscience de le période de la dictature ?

Quand j’ai écrit Luz ou le temps sauvage (2000), je vivais en Espagne et il n’y avait pas beaucoup de romans qui en parlaient. Puis la société a évolué et les bouches se sont ouvertes, ne serait-ce que pour évoquer la recherche de l’identité des enfants d’opposants qui avaient été volés et placés dans des familles.

En quoi consistait ce curieux bureau argentin à Paris et pourquoi tant de militaires y travaillaient-ils, pour simplement enquêter sur les opposants à la Coupe du monde de football de 1978 ?

Il y a encore des mystères autour de cette affaire. Les gens en parlent peu. Une association en France, la COBA, publiait des témoignages sur la dictature dans une revue intitulée L’épique (en clin d’œil au quotidien français L’Equipe). Le centre de Paris voulait connaître tous ceux qui y collaboraient, mais aussi préparer la campagne politique de Massera. Ça espionnait de tous les côtés, et il y avait des rivalités entre la marine et l’armée.

Vous étiez en Argentine lors de la Coupe du monde ?

Oui. Et tout le monde devenait fou à cause du football, j’en étais stupéfaite. J’ai mal vécu ce moment. La scène que je décris dans le roman, où tout le monde saute de joie dans un restaurant, est bien réelle. Ce n’est pas anecdotique car celui qui ne sautait pas pouvait être soupçonné. Mais le jugement est difficile, parce que c’était un moment de joie collective. Le football peut faire tout oublier. La société a besoin de relâchement.

Quand vous avez commencé l’écriture du roman, saviez-vous que le personnage de la noyée, en France, serait Juana ?

J’ai essayé de modifier la fin parce qu’en général, mes romans finissent bien. Mais là, je ne pouvais pas. Je voulais aussi traiter du regard des enfants sur leurs parents qui avaient été militants. Beaucoup ne connaissent pas les circonstances dans lesquelles ont vécu leurs parents.

“La mémoire de la période de la dictature est encore à vif.”

C’est grâce au personnage de la journaliste française, Muriel, que l’on entre dans cette histoire…

Muriel est importante parce que tout le monde peut se sentir concerné par ce qui s’est passé, pas seulement les Argentins. Je crois que la littérature a ce pouvoir de faire comprendre une histoire qui s’est déroulée dans d’autres pays. Il y a aussi le personnage de Marcel, qui travaille aux côtés de Muriel et va enquêter en Argentine. Il réalise ainsi que beaucoup de ceux qui avaient été complices de la dictature se sont reconvertis en politique dans les gouvernements suivants et se sont enrichis. C’est un autre aspect qui mérite d’être signalé. La répression, en plus d’être politique, était aussi mafieuse. Beaucoup de propriétés ont ainsi été acquises par force en Argentine. Au début, c’étaient celles de militants, puis ensuite de n’importe qui.

Comment votre roman a-t-il été accueilli en Argentine ?  

La censure a été très sournoise et sophistiquée. Une agence de presse a ainsi publié un entretien avec moi dans la rubrique culture, mais uniquement pour les abonnés – et on ne pouvait pas acheter simplement l’article, il fallait s’abonner pour pouvoir le lire. Cela révèle que la mémoire de la période de la dictature est encore à vif. Officiellement, on minimise ainsi le nombre des disparus. On passe de plus de trente mille à mille trois cent vingt-trois ! Un chiffre dont la précision dit tout de ce qu’il faut cacher ou faire oublier !

De même, certains ont des scrupules en raison de l’âge avancé des militaires emprisonnés. Mais il ne s’agit pas de vengeance : il s’agit de justice. Bien sûr, certains sont très âgés, mais parle-t-on de l’âge de ceux qu’ils ont tués ?

Le Monde| Histoire d’un livre. Paris, nid de tortionnaires argentins|Ariane Singer

Por | Double Fond, Presse | Sin Comentarios

Pour « Double fond », la romancière Elsa Osorio a enquêté dans la capitale française pour retracer l’histoire d’une trouble officine installée là par Buenos Aires dans les années 1970.

Double fond (Doble fondo), d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, 396 p., 21 €.

A picture taken on June 15, 2011 shows a memorial plaque devoted to French and Argentinian citizens who disappeared in Argentina’s dictatorship and so-called «dirty war», during the opening ceremony celebrating the new scenography of the Paris Metro Line 1 station named «Argentine» in Paris. Opened in 1900, the station was renamed «Argentine» in 1948 in memory of Argentina’s food supplies to impoverished France after the WWII. The plaque reads in Spanish «Never more» and in French «to French and Argentinian citizens kidnapped, detained and disappeared during the military dictatorship (1976-1983). To all the victims of the repression». AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON / AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON

Elsa Osorio s’était bien juré de ne plus écrire sur la dictature argentine (1976-1983). Après la publication de Luz ou le temps sauvage (Métailié, 2000) et de Sept nuits d’insomnie (Métailié, 2010), qui exploraient les meurtrissures héritées de ce régime militaire, la romancière, née à Buenos Aires en 1952, pensait en avoir fini avec cette époque sombre de l’histoire de son pays.

Mais les obsessions sont tenaces. Celle qui se trouve au cœur de Double fond, son nouveau roman, concerne le Centre pilote de Paris (CPP). Cette structure semi-clandestine, créée fin 1977 dans le 16e arrondissement de la capitale française, entendait redorer le blason de l’Argentine hors de ses frontières en contrecarrant la virulente campagne menée en Europe contre les violations des droits de l’homme. Dirigée par plusieurs hommes de main de la junte, dont l’amiral Emilio Massera (1925-2010), elle avait aussi pour mission de surveiller, parmi les nombreux exilés, les dissidents politiques. Elle devait enfin permettre à Massera de nouer des contacts avec les dirigeants politiques européens pour assurer son avenir.

C’est dans ce cadre, dont elle fait revivre les principaux protagonistes historiques, qu’Elsa Osorio a transplanté l’héroïne de son livre, Juana, également connue sous les noms de Lucia, Maria, Marie ou encore Soledad, une opposante au régime engagée dans la lutte armée. Détenue à l’Ecole supérieure de mécanique de la marine (ESMA), le plus grand centre de détention et de torture de Buenos Aires, elle n’a dû sa survie et celle de son fils Matias qu’à un homme : Raul Radias, alias le Poulpe. Ce tortionnaire, un officier de marine, lui a proposé un marché : devenir sa maîtresse et collaborer avec la dictature, ou voir son fils disparaître. Envoyée au CPP, elle a pour rôle d’infiltrer les groupes d’exilés argentins. Elle deviendra une proche conseillère de l’amiral Massera avant de partir refaire sa vie, sous une autre identité, à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).

Si Elsa Osorio a eu l’idée de consacrer un livre à cette cellule clandestine, c’est que, militante dans une association de défense des droits de l’homme, à Madrid, dans les années 1990 – époque où le juge espagnol Garzon a entrepris de faire inculper les anciens dirigeants de la junte argentine –, elle s’est intéressée à l’un de ses responsables : Alfredo Astiz, « l’Ange de la mort », condamné par contumace en 1990 en France pour l’enlèvement et la mort de deux religieuses françaises. Il s’était infiltré, à Paris, dans des associations d’exilés argentins, et, à Buenos Aires, dans l’association des Mères de la place de Mai (les mères des disparus). « Il y avait tout un mythe autour de sa personne. Il était très beau. Il jouait de la guitare… », explique Elsa Osorio au « Monde des livres ».

Pour écrire cette histoire, qui mêle vérité historique et fiction, Elsa Osorio est venue à Paris en 2011 avec l’intention d’enquêter. Mais, trente ans après les faits, elle s’est heurtée à « un mur de silence ». L’administration argentine se montrant peu coopérative, elle se tourne alors vers les exilés argentins à Paris, qui lui confirment avoir reconnu Astiz dans la capitale ; mais aussi vers des Français, dont les responsables de l’Association des parents et amis des Français disparus en Argentine. « Ils m’ont appris que, par leur intermédiaire, avait eu lieu une rencontre entre Massera et le président Valéry Giscard d’Estaing. En échange [de cette entrevue], ils ont obtenu la libération de quatre détenus français », relate-t-elle.

Au-delà d’une reconstitution de l’histoire de la dictature à travers ses bourreaux, Double fond interroge surtout l’ambivalence de Juana. Est-elle une véritable repentie ? Ou une fine stratège, décidée à sauver sa peau coûte que coûte ? « Je voulais dépeindre une femme plongée dans une situation extrême, telle qu’on pouvait la vivre à cette époque, où l’on comptait des espions de tous les côtés, explique la romancière. La justice argentine a beaucoup avancé sur le terrain des droits de l’homme, en jugeant certains actes, mais tout le monde n’est pas pour autant noir ou blanc. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les nuances, à la fois chez les victimes et chez les tortionnaires. » Pour camper son personnage, elle s’est nourrie de la figure controversée de Mercedes Carazo : cette dirigeante du mouvement Montonero (une organisation politico-militaire péroniste), qui fut détenue deux ans avant d’être envoyée à Paris, aurait eu une liaison avec l’un des agents du CPP.

Restait à trouver un point de vue pour mettre en forme ces différentes figures de la dictature. Plutôt que d’en choisir un seul, la romancière les a multipliés. Y parlent tour à tour Juana, dans une émouvante lettre à son fils devenu adulte, une jeune journaliste française et le Poulpe, l’amant de Juana, « qui aime cette femme autant qu’il la méprise ». « Je fais intervenir beaucoup de narrateurs des deux camps, mais cela ne veut pas dire que je suis neutre », souligne Elsa Osorio. En novembre 2017, quelques mois avant la parution du livre en France et en Argentine, 29 anciens militaires de l’ESMA, dont beaucoup apparaissent dans ­Double fond, ont été condamnés à perpétuité par la justice argentine au terme d’un procès retentissant. Après ce jugement historique, Elsa Osorio va enfin pouvoir laisser derrière elle les cauchemars de la dictature.

Des pêcheurs découvrent le cadavre d’une femme, en 2004, au large de La Turballe (Loire-Atlantique). Le corps est celui de Marie Le Boullec. Qu’est-il arrivé à cette femme, d’origine argentine, dont tout porte à croire qu’elle a été jetée dans la mer depuis un avion ou un hélicoptère ? Cette médecin, mariée et sans histoire, était-elle vraiment la personne qu’elle disait être ? Muriel, jeune journaliste basée à Saint-Nazaire, tente d’élucider ce meurtre, dont le mode opératoire ressemble à s’y méprendre à celui des nombreux « vols de mort », perpétrés lors de la dictature argentine pour se débarrasser des opposants au régime.

Dans ce roman très documenté, qui court de 1978 à 2006 et se déroule entre Buenos Aires, Paris et la Bretagne, Elsa Osorio évoque un pan méconnu de l’histoire de son pays. Entremêlant l’enquête policière et le récit en flash-back de la vie d’une ancienne militante engagée dans la lutte armée contre le régime, Double fond explore les séquelles de la dictature, trente ans après le retour à la démocratie. Ce livre tout en questionnements, mélangeant histoire et fiction, brosse surtout le portrait nuancé d’une mère prête aux sacrifices les plus douloureux pour préserver son enfant des conséquences de son engagement politique. Un épilogue puissant et tragique à certains des crimes de l’Argentine.

Vocable (Francia) por Tatiana Dilhat

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Las voces de Elsa Osorio

Interview de la romancière argentine à propos de Double fond

Vocable (Espagnol) – 22 Feb 2018. RENCONTRE AVEC ELSA OSORIO romancière argentine

Dans Double fond (Ed. Métailié), la romancière argentine Elsa Osorio pénètre au coeur des ramifications internationales de la dictature argentine, plus exactement au sein du Centre Pilote de Paris chargé de surveiller les exilés argentins à l’étranger. Un polar psychologique aussi passionnant que glaçant construit autour de Juana, une ex-guerillera aux mains des tortionnaires de la Junte militaire… Rencontre.

Vocable: Su primera novela A veinte años, Luz trataba de los hijos de los desaparecidos de la dictadura argentina y, con esta, Doble fondo explora uno de los tentáculos de la dictadura en el extranjero con el Centro Piloto de París. ¿Cómo surgió la idea de la novela?

Elsa Osorio: Yo ya sabía, desde hacía muchos años, que el Centro Piloto funcionaba como una agencia de inteligencia dentro de la embajada de Argentina de París, pero todo estaba rodeado de un halo de misterio. Se sabía lo de Alfredo Astiz [N. de la R. él pilotaba los aviones militares que arrojaban desde el aire a los opositores de la dictadura], apodado el Ángel rubio de la muerte, un hombre del almirante Massera, que infiltró colectivos de exiliados argentinos en Francia. Había muchas más historias de infiltrados del grupo de tareas de la ESMA (Escuela de Mecánica de la Armada) de París, pero todo estaba tapado, porque estaba estrechamente relacionado con el mundo de los negocios. Era muy difícil que hablara la gente. La historia transcurre en un periodo de la dictadura en el que la represión no es ideológica sino mafiosa. La dictadura quería quedarse con el dinero. Pero, lo que me interesaba, era el personaje de Juana, una mujer, exguerrillera, que tuvo relaciones con su represor. No me gusta la expresión ‘síndrome de Estocolmo’ y quería mostrar cómo una persona destruida, pero, al mismo tiempo, fuerte, se las apaña siendo “cautiva”, obligada a este trabajo de “esclavo” en el Centro Piloto de París. Ella se jugaba la vida todos los días. El personaje de Juana es una composición desde distintas mujeres, y me centré en contar qué le pasa a una mujer en estas circunstancias.

2. Vo: El Centro Piloto de París tenía dos metas: una era infiltrar a exiliados y organismos de derechos humanos en Francia y, la otra, promover Argentina en los medios de comunicación franceses, para la organización del Mundial del 78 sobre todo. Compara en la novela el Mundial argentino con los Juegos Olímpicos de Berlín del 36…

E. O.: Lo del Mundial fue una cosa increíble y, lo que cuento en la novela cuando festejan la victoria de Argentina sobre los holandeses, lo viví. Yo salí a la calle con mi marido, que estaba entusiasmado, pero me resultó nauseabundo. Entiendo que los pueblos necesiten alegría, pero, sabiendo lo que pasaba en el país… En fin, el Mundial es un gran negocio… Pero lo que es un recuerdo personal fuerte, es que no podía entender y creer que organizaciones políticas como los Montoneros no estuvieran de acuerdo con el boicot del Mundial.

3. Vo: Y, ¿consiguió muchos datos y testimonios en su investigación sobre el Centro Piloto? E. O.: Se sabe de tres mujeres detenidas que vinieron al Centro Piloto, que fueron usadas como “colaboradoras” para infiltrar a grupos de exiliados. Lo que sí está muy claro sobre esta “agencia de espionaje” es que estaba muy entregada y preocupada por el asunto del COBA (comité de boicot al Mundial). Hablé con François Gèze, ingeniero y activista francés, y que organizó la campaña de protesta contra la dictadura argentina y de boicot al Mundial. Él decía que la opinión pública en Europa se movilizaba en solidaridad con Chile pero ignoraba la situación en Argentina. Los hombres de Massera pensaban que alguien pagaba a los franceses de la COBA, pero no era verdad.

4. En los datos, comprobados, del Centro Piloto, se encontró que Massera quería pactar con los Montoneros un alto el fuego durante el Mundial. Buscaba también convertirse en presidente de Argentina y quería construir una imagen pública alejada de las torturas en Francia. La situación era… ¡una locura! Otro personaje clave de la novela es Elena Holmberg. Es una persona real, que trabajó en la embajada de Argentina, y que estaba de acuerdo con la dictadura. La idea de espiar a los exiliados fue suya, pero, después, Elena se transformó en alguien que molestaba a los grandes negocios de la dictadura. Entonces la mandaron a la Argentina y la mataron.

5. Vo: Y la actualidad argentina se hace eco de su novela, con una de las primeras decisiones judiciales de 2018: la de conceder el beneficio del arresto domiciliario al expolicía Estchecolatz, condenado a cuatro cadenas perpetuas por delitos de lesa humanidad…

E. O.: Entre el momento en el que empecé a escribir esta novela, en 2013, y ahora, la situación de la justicia en mi país ha cambiado mucho. Se debe saber que la justicia argentina llegó donde nunca llegó la justicia en América latina ni en España en referencia a la dictadura. Pero, en mayo del año pasado, se promulgó una ley en la Corte suprema, “el dos por uno”, para reducir los años de condena y salieron medio millón de personas a la calle y tuvieron que parar. Hace un mes pedí una lista de los arrestos domiciliarios y no la conseguí. Creo que hay una devolución de favores y que intentan tapar el asunto, pero va a haber movidas… Ahora tratan a estos criminales como pobres viejecitos, otorgándoles el arresto domiciliario en la zona sur de Mar de Plata…

6. Vo: Como en otras de sus novelas, Doble fondo es una narración con muchas voces…

E. O.: Siempre uso muchos narradores, pero, esta vez, quería que fuera uno solo. Al final no lo hice. Doble fondo es una falsa novela policial pero necesitaba introducir una distancia con toda la cuestión ideológica para mostrar la evolución de Juana. Por eso, deci- dí meter esta larga carta de Juana, que hilvana la narración y las épocas a lo largo de la novela. Así se construye el personaje de una mujer guerrillera, destruida por las circunstancias, pero acostumbrada a luchar… Y que, para sobrevivir, elige vivir en la clandestinidad de por vida.

7. Vo: La novela transcurre en Buenos Aires, París y Saint Nazaire…

E. O.: Yo elegí Saint Nazaire porque los argentinos viajamos mucho, así que… hay argentinos por todos los lados, pero, en Saint Nazaire, ¡no hay ninguno! Pensé que era el lugar idóneo para esconder a Juana. Pensé también en la historia del río, el Loira, como Mar de Plata…

8. Vo: Y, volviendo a la actualidad, ¿qué le parece el actual Gobierno de Macri?

E. O.: Bueno, creo que en Argentina, como en muchos otros países del mundo, el neoliberalismo lo ha tomado todo. Macri, antes de que ganara la presidencia, cuando era alcalde de Buenos Aires, a mí no me molestaba. No lo votaba, pero no me molestaba. Pero ahora, como presidente, no deja de sorprenderme. Estoy muy disconforme con este Gobierno, pero con la oposición también. La educación en Argentina era un ejemplo en toda América latina por ser gratuita, obligatoria y pública. Siempre ha sido un proyecto de gobierno y ahora empiezan a deshilvanarlo todo, a cortar por todos lados. Hubo más de 300 000 personas que desfilaron para protestar, pero los medios de comunicación no hablan de eso…

Charybde 27: le Blog |Quarante ans après, l’ombre vivace et noire des vols de la mort argentins

Por | Double Fond, Presse | Sin Comentarios

Note de lecture : « Double fond » (Elsa Osorio)

POSTÉ PAR CHARYBDE2 ⋅ 17 FÉVRIER 2018 ⋅ 

Quarante ans après, l’ombre vivace et noire des vols de la mort argentins.

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Ce sont des pêcheurs qui l’ont trouvée, à La Turballe. Dans sa robe à fleurs, le visage serein, le corps bien conservé. Il n’y avait pas longtemps qu’elle était morte, a dit le médecin légiste.
Maintenant que j’ai pu mener l’enquête et reconstituer son histoire, je vois que même en cela, en laissant son corps arriver là, elle avait eu le sens de l’à-propos. Cette idée de se sauver à tout prix, qu’elle avait appliquée toute sa vie, elle l’avait gardée jusque dans sa mort.
La mort, elle n’avait pu y échapper, mais on aurait dit qu’elle s’était arrangée pour qu’on finisse par l’apprendre. Que se serait-il passé si la marée l’avait entraînée ailleurs, ou – comme c’était le plus probable – au fond de la mer ? Et que se serait-il passé si au journal on ne m’avait pas mutée du siège central, de Rennes, à Saint-Nazaire, pour couvrir des faits divers et ne plus fouiner là où il ne faut pas, mademoiselle Le Bris – histoire de me faire comprendre que personne n’est irremplaçable. Sans compter le commissaire Fouquet, un brave type, le contraire d’un imbécile, même s’il cache bien son jeu.
On n’aurait rien su. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’en serait allée sans laisser de traces. Une de plus. Dans un petit village perdu de la côte française, au XXIe siècle, et sous une autre identité. Qui aurait pu le soupçonner ?
Fouquet m’a lancé l’hameçon et j’y ai mordu. Parce que c’est lui qui m’a dit que Marie Le Boullec était d’origine argentine et que la cause de son décès était l’asphyxie par immersion. Peu de temps auparavant, il avait lu dans le journal un article qui l’avait impressionné sur les noyés en Argentine, que l’on trouvait dans les années 70 sur une plage quelconque, ou les côtes du pays voisin.

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Dix-neuf ans après « Luz ou le temps sauvage », l’Argentine Elsa Osorio revient arpenter les chemins cruels des années noires de la dictature militaire dans son pays. Cinq ans après « La Capitana », elle se penche à nouveau sur le sort complexe d’une combattante tentant d’échapper aux engrenages qui la broyent – et à la mort pour elle et pour ses proches. Contrairement à l’internationaliste flamboyante de la guerre civile espagnole, l’héroïne subversive de ce « Double fond », publié en 2017 et traduit en français en 2018 par François Gaudry chez Métailié, tôt capturée au moment du coup d’État militaire (ou du début du « Processus », comme l’appelèrent pudiquement les soutiens bien-pensants de la dictature), devra faire face pendant plusieurs années à plusieurs dilemmes éthiques en captivité, après avoir miraculeusement échappé à la mort (tirant bénéfice de la convoitise sexuelle et amoureuse d’un tortionnaire, pilote d’aéronavale), et vivre dans la terreur presque permanente lorsqu’elle sera en liberté étroitement surveillée. « On ne quitte jamais vraiment l’ESMA », le plus grand centre clandestin de détention, de torture et de disparition de la dictature, mis en place dans les locaux de l’Ecole de mécanique de la Marine argentine, sera sans doute une des leçons-clés de l’enquête.

Après avoir lu sur Internet le premier rapport sur les vols de la mort, je n’ai rien pu faire d’autre que de continuer à lire, malgré mes difficultés à comprendre l’espagnol. Je ne suis pas allée à La Turballe ni à l’hôpital de Saint-Nazaire ni à celui de Pornichet où travaillait Marie Le Boullec.
La rédaction fermait et je n’avais pas encore écrit un seul mot. J’ai rédigé l’article à toute vitesse, avec toute la charge émotionnelle de ce que j’avais lu, mais sans dire un mot de mes soupçons.
J’ai suivi les conseils de Fouquet : ne pas prévenir qu’on est sur une piste, au risque de laisser filer l’hypothétique criminel. Vous aurez tout le temps de raconter si jamais on le trouve, m’a-t-il dit, en citant en exemple le cas de ce dealer tabassé dans une rue de son quartier. Muet de peur, il avait refusé de révéler qui l’avait agressé. La piste que suivait Fouquet était la moins évidente, rien à voir avec un règlement de comptes entre bandes rivales, juste une histoire avec sa petite amie du lycée.
J’apprends à dire sans dire. C’est un défi. Dans le papier sur Marie, une seule phrase pouvait suggérer l’orientation de mon enquête… ou n’importe quelle autre.
« Les Grecs appelaient ananké l’impossibilité d’échapper au destin, en dépit des efforts de l’être humain pour se croire libre. L’ananké, si chère aux romantiques, surtout à Victor Hugo, a rattrapé la femme de La Turballe. »
Je pensais que le rédacteur en chef allait se montrer réticent, les références littéraires ne sont les bienvenues ni dans la rubrique ni dans le journal, mais il était si tard quand j’ai envoyé mon papier que personne n’a dû le lire. Dans les pages politiques, où j’écrivais avant, pas une ligne ne passait sans être revue et corrigée. J’aurais aimé écrire beaucoup plus, mais j’ai choisi la prudence.
Le jour s’était levé quand je suis allée dormir, angoissée.
Je sais vraiment peu de choses sur l’histoire de l’Amérique latine. La presse avait suivi avec intérêt la détention de Pinochet à Londres en 1998. Je l’ai lu aujourd’hui dans les archives. Et si j’ai été impressionnée que ses avocats défendent l’usage de la torture, cette sophistication du mal consistant à jeter les détenus vivants et anesthésiés à l’eau m’est intolérable. Les vols de la mort. Comment peut-on être aussi cruel ?
Ce que j’ai lu dans le témoignage d’un survivant est-il possible ? Pour alléger la conscience des tortionnaires, un prélat de l’Église argentine citait la phrase biblique : il faut séparer le bon grain de l’ivraie.

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Le roman a été écrit partiellement dans le cadre d’une résidence d’auteur organisée à la M.E.E.T. (Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs) de Saint-Nazaire, et il est ainsi fascinant d’assister au déploiement de la noire histoire contemporaine argentine, toujours diablement actuelle, quarante ans après les faits, malgré les invocations rituelles à l’oubli, dans le cadre fort paisible de la Côte d’Amour, par le truchement d’une opiniâtre journaliste d’un grand quotidien de l’Ouest de la France dont le siège se trouve à Rennes. Plus qu’au « Mapuche » de Caryl Férey, on songera peut-être à son « Condor » qui, bien que concernant le Chili et non l’Argentine (quoique le caractère multinational de l’opération Condor, justement, rende parfois caduque cette distinction-là), reflète comme « Double fond » le cynisme psychopathe et content de soi des tortionnaires devenus hommes d’affaires après le « retour à la démocratie ». Mais la journaliste française choisie comme enquêtrice par Elsa Osorio pour assembler les éléments de cette histoire terriblement humaine et monstrueusement politique nous évoque aussi irrésistiblement un autre « attrapeur d’ombres », celui de « La frontière » de Patrick Bard découvrant l’intrication des horreurs mexicaines avec les féminicides de Ciudad Juarez. Et c’est ainsi que l’autrice argentine nous offre à nouveau un roman si terrible, si humain, si noir et si beau.

Encore à fourrer mon nez où il ne fallait pas, comme on me le disait à Rennes à propos d’une affaire beaucoup moins dangereuse. Cela pourrait être pire qu’un changement d’affectation, pire que de perdre mon emploi. Mais je ne peux plus faire marche arrière, que cela concerne ou non la femme noyée, je veux en savoir plus. Et si elle sert à faire un peu de bruit, ce ne serait pas mal non plus, m’a dit Marcel. Les responsables de ces crimes sont encore en liberté, même si on dit que les lois qui les protégeaient étaient dévoyées, ils seront jugés. Il y a des signes favorables, mais attendons de voir pour le croire, dit Jean-Pierre, personne n’a encore été jugé, les seuls membres des juntes militaires condamnés sous le gouvernement démocratique ont été graciés par le deuxième président.

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