NAJA 21|Le « Double fond » de la dictature argentine|Jacques Moulins

Por 1 marzo, 2018Double Fond, Presse

Dans son dernier roman, l’écrivaine argentine Elsa Osorio mêle fiction et réalité, roman policier et documentaire pour évoquer les zones d’ombre de la dictature argentine et les contradictions de ses acteurs et de ses victimes.

On n’en finit pas avec la dictature argentine. De 1976 à 1983, les militaires qui avaient renversé Isabel Peron, firent au moins 30 000 victimes d’exécutions sommaires dont, pour nombre d’entre elles, les corps ne furent jamais retrouvés. Mais peu de place fut ensuite laissée à la justice et à l’histoire. Dès 1986, la loi du Punto final (point final) tenta de mettre un terme aux poursuites en justice intentées par les familles des victimes. En 1987 la loi de Obediencia Debida (obéissance due) innocenta les tortionnaires sous prétexte qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres. Pour parfaire cette chape de plomb, le président Carlos Menem signa des centaines de décrets personnalisés d’amnistie en faveur des militaires.

Il fallut attendre 2003 et la protestation de plus en plus puissante de l’opinion, pour que ces lois soient abrogées. Mais la justice a encore du mal à passer comme le montre une décision de la Cour suprême en 2017 qui aboutit à une réduction de peine et mobilisa toute la population.

Zones d’ombre entre bien et mal. Dans ces conditions, les historiens ont du mal à faire la clarté sous tous les moments de la dictature. Cela crée des zones d’ombre dans lesquelles les artistes s’insinuent. Double fond, le nouveau roman d’Elsa Osorio est au cœur de ces moments incertains où l’on ne sait même plus qui joue quel jeu et à quelle fin. A la fois roman policier et documentaire, mêlant le réel à la fiction, il s’intéresse à une cellule discrète de la junte dénommée Centre pilote de Paris, mise en place dans la capitale française pour repérer les opposants et se faire des amis dans le monde politique européen. Le personnage principal, Juana, participe de cette duplicité. Avec un grand nombre d’autres personnages, eux aussi réels ou fictifs, il permet également d’explorer les contradictions humaines dans une période dure où la tendance religieuse à ne voir que du bien ou du mal oublie la cinquantaine et plus de nuances de gris.

Double fond, roman d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Editions Métaillé.