Le Monde| Histoire d’un livre. Paris, nid de tortionnaires argentins|Ariane Singer

Por 22 febrero, 2018Double Fond, Presse

Pour « Double fond », la romancière Elsa Osorio a enquêté dans la capitale française pour retracer l’histoire d’une trouble officine installée là par Buenos Aires dans les années 1970.

Double fond (Doble fondo), d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, 396 p., 21 €.

A picture taken on June 15, 2011 shows a memorial plaque devoted to French and Argentinian citizens who disappeared in Argentina’s dictatorship and so-called «dirty war», during the opening ceremony celebrating the new scenography of the Paris Metro Line 1 station named «Argentine» in Paris. Opened in 1900, the station was renamed «Argentine» in 1948 in memory of Argentina’s food supplies to impoverished France after the WWII. The plaque reads in Spanish «Never more» and in French «to French and Argentinian citizens kidnapped, detained and disappeared during the military dictatorship (1976-1983). To all the victims of the repression». AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON / AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON

Elsa Osorio s’était bien juré de ne plus écrire sur la dictature argentine (1976-1983). Après la publication de Luz ou le temps sauvage (Métailié, 2000) et de Sept nuits d’insomnie (Métailié, 2010), qui exploraient les meurtrissures héritées de ce régime militaire, la romancière, née à Buenos Aires en 1952, pensait en avoir fini avec cette époque sombre de l’histoire de son pays.

Mais les obsessions sont tenaces. Celle qui se trouve au cœur de Double fond, son nouveau roman, concerne le Centre pilote de Paris (CPP). Cette structure semi-clandestine, créée fin 1977 dans le 16e arrondissement de la capitale française, entendait redorer le blason de l’Argentine hors de ses frontières en contrecarrant la virulente campagne menée en Europe contre les violations des droits de l’homme. Dirigée par plusieurs hommes de main de la junte, dont l’amiral Emilio Massera (1925-2010), elle avait aussi pour mission de surveiller, parmi les nombreux exilés, les dissidents politiques. Elle devait enfin permettre à Massera de nouer des contacts avec les dirigeants politiques européens pour assurer son avenir.

C’est dans ce cadre, dont elle fait revivre les principaux protagonistes historiques, qu’Elsa Osorio a transplanté l’héroïne de son livre, Juana, également connue sous les noms de Lucia, Maria, Marie ou encore Soledad, une opposante au régime engagée dans la lutte armée. Détenue à l’Ecole supérieure de mécanique de la marine (ESMA), le plus grand centre de détention et de torture de Buenos Aires, elle n’a dû sa survie et celle de son fils Matias qu’à un homme : Raul Radias, alias le Poulpe. Ce tortionnaire, un officier de marine, lui a proposé un marché : devenir sa maîtresse et collaborer avec la dictature, ou voir son fils disparaître. Envoyée au CPP, elle a pour rôle d’infiltrer les groupes d’exilés argentins. Elle deviendra une proche conseillère de l’amiral Massera avant de partir refaire sa vie, sous une autre identité, à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).

Si Elsa Osorio a eu l’idée de consacrer un livre à cette cellule clandestine, c’est que, militante dans une association de défense des droits de l’homme, à Madrid, dans les années 1990 – époque où le juge espagnol Garzon a entrepris de faire inculper les anciens dirigeants de la junte argentine –, elle s’est intéressée à l’un de ses responsables : Alfredo Astiz, « l’Ange de la mort », condamné par contumace en 1990 en France pour l’enlèvement et la mort de deux religieuses françaises. Il s’était infiltré, à Paris, dans des associations d’exilés argentins, et, à Buenos Aires, dans l’association des Mères de la place de Mai (les mères des disparus). « Il y avait tout un mythe autour de sa personne. Il était très beau. Il jouait de la guitare… », explique Elsa Osorio au « Monde des livres ».

Pour écrire cette histoire, qui mêle vérité historique et fiction, Elsa Osorio est venue à Paris en 2011 avec l’intention d’enquêter. Mais, trente ans après les faits, elle s’est heurtée à « un mur de silence ». L’administration argentine se montrant peu coopérative, elle se tourne alors vers les exilés argentins à Paris, qui lui confirment avoir reconnu Astiz dans la capitale ; mais aussi vers des Français, dont les responsables de l’Association des parents et amis des Français disparus en Argentine. « Ils m’ont appris que, par leur intermédiaire, avait eu lieu une rencontre entre Massera et le président Valéry Giscard d’Estaing. En échange [de cette entrevue], ils ont obtenu la libération de quatre détenus français », relate-t-elle.

Au-delà d’une reconstitution de l’histoire de la dictature à travers ses bourreaux, Double fond interroge surtout l’ambivalence de Juana. Est-elle une véritable repentie ? Ou une fine stratège, décidée à sauver sa peau coûte que coûte ? « Je voulais dépeindre une femme plongée dans une situation extrême, telle qu’on pouvait la vivre à cette époque, où l’on comptait des espions de tous les côtés, explique la romancière. La justice argentine a beaucoup avancé sur le terrain des droits de l’homme, en jugeant certains actes, mais tout le monde n’est pas pour autant noir ou blanc. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les nuances, à la fois chez les victimes et chez les tortionnaires. » Pour camper son personnage, elle s’est nourrie de la figure controversée de Mercedes Carazo : cette dirigeante du mouvement Montonero (une organisation politico-militaire péroniste), qui fut détenue deux ans avant d’être envoyée à Paris, aurait eu une liaison avec l’un des agents du CPP.

Restait à trouver un point de vue pour mettre en forme ces différentes figures de la dictature. Plutôt que d’en choisir un seul, la romancière les a multipliés. Y parlent tour à tour Juana, dans une émouvante lettre à son fils devenu adulte, une jeune journaliste française et le Poulpe, l’amant de Juana, « qui aime cette femme autant qu’il la méprise ». « Je fais intervenir beaucoup de narrateurs des deux camps, mais cela ne veut pas dire que je suis neutre », souligne Elsa Osorio. En novembre 2017, quelques mois avant la parution du livre en France et en Argentine, 29 anciens militaires de l’ESMA, dont beaucoup apparaissent dans ­Double fond, ont été condamnés à perpétuité par la justice argentine au terme d’un procès retentissant. Après ce jugement historique, Elsa Osorio va enfin pouvoir laisser derrière elle les cauchemars de la dictature.

Des pêcheurs découvrent le cadavre d’une femme, en 2004, au large de La Turballe (Loire-Atlantique). Le corps est celui de Marie Le Boullec. Qu’est-il arrivé à cette femme, d’origine argentine, dont tout porte à croire qu’elle a été jetée dans la mer depuis un avion ou un hélicoptère ? Cette médecin, mariée et sans histoire, était-elle vraiment la personne qu’elle disait être ? Muriel, jeune journaliste basée à Saint-Nazaire, tente d’élucider ce meurtre, dont le mode opératoire ressemble à s’y méprendre à celui des nombreux « vols de mort », perpétrés lors de la dictature argentine pour se débarrasser des opposants au régime.

Dans ce roman très documenté, qui court de 1978 à 2006 et se déroule entre Buenos Aires, Paris et la Bretagne, Elsa Osorio évoque un pan méconnu de l’histoire de son pays. Entremêlant l’enquête policière et le récit en flash-back de la vie d’une ancienne militante engagée dans la lutte armée contre le régime, Double fond explore les séquelles de la dictature, trente ans après le retour à la démocratie. Ce livre tout en questionnements, mélangeant histoire et fiction, brosse surtout le portrait nuancé d’une mère prête aux sacrifices les plus douloureux pour préserver son enfant des conséquences de son engagement politique. Un épilogue puissant et tragique à certains des crimes de l’Argentine.

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