La Petite Revue|Dans les abymes de l’Argentine|Alexia Kalantzis

Por 22 enero, 2018Double Fond, Presse

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Elsa Osorio, « Double fond »

Janvier 2018

Dans les abymes de l’Argentine

Pendant les années de la dictature militaire en Argentine, Juana, militante appartenant aux FAR (Forces Armées Révolutionnaires), est arrêtée avec son jeune fils et prisonnière à l’ESMA, centre de détention et torture. Pour sauver son fils et échapper à la mort, elle accepte de travailler pour les militaires et devient la maîtresse de Raúl, surnommé le Poulpe, l’un de ses tortionnaires. Elle se rend à Paris avec lui pour livrer des renseignements sur les opposants politiques réfugiés en France. Des années plus tard, à Saint-Nazaire, une jeune journaliste, Muriel, enquête sur la mort suspecte d’une femme, Marie Le Boullec, retrouvée noyée. Les liens se tissent peu à peu avec les années noires de l’histoire argentine.

« Double fond » renoue avec bien des aspects de « Luz ou le temps sauvage » : le thème bien sûr, mais aussi le jeu sur la temporalité, la multiplicité des points de vue, l’intrication intime entre les personnages liés à la dictature et les révolutionnaires. Le roman, habilement construit, mêle trois récits qui convergent peu à peu : la lettre d’une mère à son fils, l’histoire de Juana, et l’enquête policière actuelle. Derrière une intrigue très, et parfois trop, romanesque (sur fond de coup de foudre et de passion amoureuse qui manque parfois de subtilité), Elsa Osorio tisse une toile complexe qui interroge l’identité et le sens des actions humaines. Le nom est au cœur de l’intrigue, le moi se perd dans le vertige des surnoms et fausses identités, dévoilant ainsi une réelle interrogation sur le sens d’une vie : au-delà de ses actions, Juana reste-t-elle vraiment fidèle à ses convictions ? En-dehors d’Yves, le mari de la noyée, qui apparaît peut-être comme un personnage trop positif, l’ambiguïté règne entre les deux camps : l’amour rend le Poulpe faible et attachant, et la position des personnages secondaires oscille sans cesse. La démocratie qui finit par s’installer en Argentine brouille définitivement les pistes. Les assassinats se poursuivent, et les anciens dictateurs demeurent impunis. Elsa Osorio dévoile ainsi des aspects moins connus de la dictature argentine et de ses liens avec la France. Le mélange entre histoire et roman est réussi.

A.K.

Elsa Osorio, « Double fond » [Doblo fondo], traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, Éditions Métailié, 2018, 400 p.