Nouveaux Espaces Latinos|Nouveau roman d’Elsa Osorio|Christian Roinat

Nouveau roman d’Elsa Osorio

Les histoires sombres de la dictature argentine dans « Double fond » d’Elsa Osorio

PAR RÉDACTION MLLE 26 JANVIER 2018DANS CULTURELIVRESFacebookTwitterEmailWhatsApp

En 2000, Luz ou le temps sauvage avait marqué une date dans la création argentine. Après plusieurs romans réussis, Elsa Osorio provoque un nouveau choc, littéraire mais aussi émotionnel, avec Double fond, une histoire en rapport avec la période sombre des années 80 en Argentine, qui touche ce qu’il y a de plus humain en chaque lecteur. Entre 1976 et 2006, entre Buenos Aires, la Bretagne et Paris, la romancière crée une atmosphère trouble qu’elle fait parfaitement partager à ses lecteurs.

Photo : Infobae/Éditions Métailié

1984 : une militante montonera est séquestrée avec Matías, son fils de trois ans, dans la sinistre ESMA, le centre de détention de l’armée argentine alors au pouvoir. Elle est torturée et « retournée » contre la promesse de garder son enfant en vie. Devenue agent double, dont tout le monde se méfie, elle est envoyée en France pour espionner un groupe d’opposants à la dictature.

2004 : un corps de femme est retrouvé sur une plage française, près de Saint-Nazaire. Muriel, jeune journaliste attachée aux faits divers, prise de doute sur l’éventuel accident, se plonge dans l’histoire récente de l’Argentine, pensant voir un très lointain rapport avec les origines du docteur Le Boullec, la noyée de la plage.

Le début du roman semble confus : on doit naviguer parmi les noms, les surnoms et les pseudos des militants, mais on se retrouve vite littéralement aspiré par les mystères qui s’empilent, le passé de Marie Le Boullec, celui de Soledad (que cache ce prénom ?), celui d’une autre femme qui interfère dans les recherches de Muriel. Le mystère est multiple, beaucoup de points ne sont compris ni des personnages qui enquêtent, ni du lecteur… Mais le lecteur a un avantage : il sait que, en avançant dans sa lecture, tout se clarifiera.

Double fond est un roman exigeant : il demande à son lecteur une attention sans faille. Il lui faut bien identifier les multiples personnages, les lieux qui se succèdent, les faux semblants, simulés ou réels, de la protagoniste, qui n’est qu’une des victimes de l’amiral Massera, l’un des membres de la junte militaire, une de ces victimes qu’il a voulu « retourner », pour les associer à son projet politique. La mystérieuse protagoniste centrale, esclave ou consentante, a participé à cette action, qui a même impliqué un temps Valéry Giscard d’Estaing quand il était président de la République. Politique et psychologie se rejoignent dans le destin de ces victimes comme dans le roman.

Peu à peu, en découvrant les activités de la femme en Argentine et en France, on se rapproche d’elle, même si elle garde une bonne part d’opacité (qui est un des atouts du roman), qu’elle est bien obligée de conserver pour survivre. On se rapproche aussi de Muriel, la journaliste bretonne, et de son cercle immédiat, ceux qui l’aident dans ses enquêtes et tentent de lever le mystère de l’existence multiple de la morte pendant les vingt dernières années.

Tout bien sûr se résout dans les derniers chapitres, ce qui laisse une forte impression d’avoir navigué à travers les années noires de l’Argentine, mais sans quitter la partie humaine, douloureuse, sensible, des faits. La souffrance des êtres enfoncés dans les horreurs de la dictature ne leur ôte pas leur volonté de vivre, au contraire, belle leçon pour chacun de nous.

Christian ROINAT

Double fond de Elsa Osorio, traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, éd. Métailié, 400 p., 21 €.

lelitteraire.com|Elsa Osorio, Doble fond| Serge Per­raud

Elsa Osorio, Double fond

Une magni­fique évo­ca­tion d’une période noire, très noire !

En intro­duc­tion, une mère tente d’expliquer, par cour­riel, les motifs qui l’ont ame­née à aban­don­ner son fils, par deux fois. La pre­mière était pour l’arracher à l’ESMA, la seconde a été un choix. Elle raconte son mili­tan­tisme dans les FAR et les Mon­to­ne­ros.
En 2004, des pêcheurs de La Tur­balle trouvent le corps d’une femme morte depuis peu. Vite iden­ti­fiée, la vic­time est Marie Le Boul­lec, méde­cin urgen­tiste à l’hôpital de Saint-Nazaire. Muriel le Bris est jour­na­liste. Elle a été mutée du siège cen­tral à Saint-Nazaire pour cou­vrir les faits divers. Elle ren­contre le com­mis­saire Fou­quet qui l’appâte en citant l’origine argen­tine de la morte, son asphyxie par immer­sion. Les mul­tiples frac­tures laissent pen­ser qu’elle est tom­bée de très haut. Il men­tionne, avec l’air de ne pas y tou­cher, les vols de la mort, ces meurtres en Argen­tine à la fin des années 1970.
Cette mère conti­nue son récit. Elle mili­tait sous le nom de Lucia. Après sa ren­contre avec Manuel, le père de son fils, elle passe aux Mon­to­ne­ros dont elle devient l’un des offi­ciers supé­rieurs. C’est en sep­tembre 1976 qu’elle est arrê­tée avec Mathias, son fils de trois ans. Enfer­mée à L’ESMA (l’École de Méca­nique de la marine), elle est vio­len­tée. Pour sau­ver son enfant, elle accepte les avances de Raúl Radias, alias Le Poulpe, un offi­cier de la Marine qui tor­ture. Elle devient une repen­tie et effec­tue, pour la junte, des mis­sions sous haute sur­veillance. Quel che­min a-t-elle par­couru pour deve­nir Marie Le Boul­lec, et qui l’a tuée ?
C’est ce à quoi s’attache, avec opi­niâ­treté, Muriel aidée de Mar­cel, de Gene­viève, la seule amie de Marie, et de Fou­quet qui délivre au compte-goutte les infor­ma­tions policières…

Le roman est construit autour du par­cours de deux femmes. L’une, de natio­na­lité Argen­tine, milite dans l’opposition et tombe dans les rets des nou­veaux dic­ta­teurs, cette junte mili­taire qui ren­verse le gou­ver­ne­ment d’Isabel Perón en 1976. Pour faire libé­rer son fils, elle n’a d’autres recours que d’accepter l’aide d’un de ses tor­tion­naires. Avec les récits de Marie-Juana-Lucia-Soledad…, la roman­cière évoque les années noires de l’Argentine, la guerre sale menée par la junte, les centres de déten­tions, les tor­tures. Elle décrit la tra­jec­toire d’une femme qui veut sur­vivre, qui veut témoi­gner des hor­reurs vécues, des hor­reurs qu’elle a vues.
C’est aussi une page d’histoire, un éclai­rage sur cette période, en France, avec les comi­tés pour le boy­cott de la coupe du monde de foot­ball qui doit se dérou­ler en Argen­tine en 1978, le Centre pilote de Paris qui fonc­tionne au sein du ser­vice cultu­rel de l’ambassade où sévit une clique d’agents de ren­sei­gne­ments, de tueurs. Celui-ci a été créé en 1977 pour, entre autres, contre­car­rer les témoi­gnages des exi­lés en France. C’est le rôle trouble de l’amiral Emi­lio Mas­sera, un des dic­ta­teurs de la junte qui ren­contre Gis­card d’Estaing. On retrouve la patte de la puis­sante P2, la loge maçon­nique fameuse avec ses dan­ge­reux secrets.

L’autre est Fran­çaise, jour­na­liste. Par nature, elle aime foui­ner. C’est d’ailleurs la cause de sa muta­tion à Saint-Nazaire. Elle se prend de pas­sion pour ce qui semble un fait divers et va enquê­ter pour faire écla­ter la vérité, prou­ver qu’il s’agit d’un meurtre et démas­quer l’assassin. Elle s’attache à la décou­verte de cette femme appa­rem­ment sans his­toire, cette mili­tante deve­nue méde­cin urgen­tiste, savoir pour­quoi elle a été assas­si­née selon le pro­ces­sus mis au point par ces juntes mili­taires sud-américaines.
Elsa Oso­rio raconte, avec les enquêtes que mène Muriel, ce qu’a pu être la dic­ta­ture en Argen­tine à tra­vers les échanges de cour­riels entre un jeune homme et une femme qui semble bien connaître cette période, les témoi­gnages de sur­vi­vants, d’acteurs de cette période. Elle fait peser une menace latente, éma­nant d’individus qui res­tent fidèles à une idéo­lo­gie fre­la­tée et qui s’inquiètent des révé­la­tions que la jour­na­liste pour­rait faire.

La roman­cière conçoit, par petites touches, deux magni­fiques por­traits tout en nuances, loin d’un quel­conque mani­chéisme. Cha­cune porte ses zones de lumières et d’ombres. C’est un par­cours pour sur­vivre avec tout cela que cela implique comme appa­rentes com­pro­mis­sions. C’est aussi la vie de ces exi­lés qui doivent se cacher, qui doivent “dis­pa­raître” pour effa­cer les liens avec un passé plus ou moins dou­lou­reux. C’est la volonté de faire écla­ter une vérité, quelle qu’elle soit, avec en toile de fond la déter­mi­na­tion de Muriel pour prou­ver le bien-fondé de son carac­tère.
Autour de ces deux femmes, Elsa anime une gale­rie de per­son­nages tous attrac­tifs, avec en toile de fond, l’amour, cet amour qui naît n’importe où, n’importe quand, qui attache deux êtres dans les pires condi­tions. C’est aussi la détresse, les souf­frances de ceux qui aiment sans retour. Les péri­pé­ties s’enchaînent ame­nant une ten­sion et un lot de décou­vertes sans cesse renou­ve­lées. Juste une petite remarque rela­tive à la dis­cor­dance entre le texte et l’illustration de cou­ver­ture quant à la robe de la victime.

Un admi­rable roman, atta­chant, d’une grande pro­fon­deur, si riche qu’il peut se relire plu­sieurs fois tant il y a à découvrir.

serge per­raud

La Petite Revue|Dans les abymes de l’Argentine|Alexia Kalantzis

Vouir ici…

Elsa Osorio, « Double fond »

Janvier 2018

Dans les abymes de l’Argentine

Pendant les années de la dictature militaire en Argentine, Juana, militante appartenant aux FAR (Forces Armées Révolutionnaires), est arrêtée avec son jeune fils et prisonnière à l’ESMA, centre de détention et torture. Pour sauver son fils et échapper à la mort, elle accepte de travailler pour les militaires et devient la maîtresse de Raúl, surnommé le Poulpe, l’un de ses tortionnaires. Elle se rend à Paris avec lui pour livrer des renseignements sur les opposants politiques réfugiés en France. Des années plus tard, à Saint-Nazaire, une jeune journaliste, Muriel, enquête sur la mort suspecte d’une femme, Marie Le Boullec, retrouvée noyée. Les liens se tissent peu à peu avec les années noires de l’histoire argentine.

« Double fond » renoue avec bien des aspects de « Luz ou le temps sauvage » : le thème bien sûr, mais aussi le jeu sur la temporalité, la multiplicité des points de vue, l’intrication intime entre les personnages liés à la dictature et les révolutionnaires. Le roman, habilement construit, mêle trois récits qui convergent peu à peu : la lettre d’une mère à son fils, l’histoire de Juana, et l’enquête policière actuelle. Derrière une intrigue très, et parfois trop, romanesque (sur fond de coup de foudre et de passion amoureuse qui manque parfois de subtilité), Elsa Osorio tisse une toile complexe qui interroge l’identité et le sens des actions humaines. Le nom est au cœur de l’intrigue, le moi se perd dans le vertige des surnoms et fausses identités, dévoilant ainsi une réelle interrogation sur le sens d’une vie : au-delà de ses actions, Juana reste-t-elle vraiment fidèle à ses convictions ? En-dehors d’Yves, le mari de la noyée, qui apparaît peut-être comme un personnage trop positif, l’ambiguïté règne entre les deux camps : l’amour rend le Poulpe faible et attachant, et la position des personnages secondaires oscille sans cesse. La démocratie qui finit par s’installer en Argentine brouille définitivement les pistes. Les assassinats se poursuivent, et les anciens dictateurs demeurent impunis. Elsa Osorio dévoile ainsi des aspects moins connus de la dictature argentine et de ses liens avec la France. Le mélange entre histoire et roman est réussi.

A.K.

Elsa Osorio, « Double fond » [Doblo fondo], traduit de l’espagnol (Argentine) par François Gaudry, Éditions Métailié, 2018, 400 p.

ActuaLitté|Double fond: histoires sombres de la dictature en Argentine|Nicolas Gary

Ici

Le suicide de Marie Le Boullec, médecin reconnue, ne convainc pas la jeune Muriel, journaliste débutante. Difficile, pourtant, de lancer une enquête pour démontrer que son intuition est juste. Cette histoire n’est que la partie émergée de l’iceberg. Dans ce roman intense, la journaliste devient le fil rouge d’une histoire bien plus vaste. 

C’est en 2004 que tout débute, par cet étrange décès : Marie, un an après son époux Yves, meurt dans d’étranges circonstances. Asphyxie. Improbable, conclut le commissaire Fouquet – à l’instar de la jeune journaliste française. Dans les années 70, en Argentine, le nombre de noyades est totalement fou. Voire incroyable. Y a-t-il là un sujet d’article ou de reportage ? 

Double fond, le quatrième roman d’Osorio prend place tout à la fois dans une ville de province, en France, Saint-Nazaire, pour se prolonger à Paris, et dans l’un des plus grands camps de détention d’Argentine, durant la dictature. Roman policier, peut-être, mais historique, sans aucun doute. 

Et tout s’articule autour des recherches que la journaliste va réaliser. Rapidement, revient dans l’enquête l’ESMA, Escuela de Mecánica de la Armada, un centre clandestin de détention – probablement le plus connu de l’Argentine. Situé à Buenos Aires, dans le quartier de Nunez, il s’agissait du salon des officiers de l’armée… Et les témoignages qui aujourd’hui en émanent font frémir.

Passé et présent, dans ce roman, se rejoignent, coïncident, comme pour démontrer que l’Histoire n’échappe jamais à ceux qui partent à la recherche de la vérité. On peut reconstruire un passé, et à force de tirer les fils, trouver de nouvelles horreurs. Elsa Osorio admet d’ailleurs s’être appuyée sur les récits authentiques de survivants pour construire son intrigue. 

La dictature militaire dissimule mal l’enfer qu’elle a pu imposer aux simples citoyens – on parle d’ailleurs de répression mafieuse, pour désigner ce qui va interférer entre les affaires juridiques et ce qui s’interpose à la résolution la plus simple. Il faut aller au plus efficace : la mort présente, à ce titre, de multiples avantages. Jusqu’où peut-on souffrir du silence ?

[Extraits] Double fond de Elsa Osorio
 

Elsa Osorio est devenue Chevalier des Arts et des Lettres, certainement pas du fait de ce seul livre, mais celui-ci a le mérite d’ouvrir des portes sur d’insoutenables réalités. Double fond croise les genres, entre enquête journalistique et roman policier, pour aboutir à ce qu’il est préférable de ne parfois jamais savoir.

Depuis la guérilla à la dictature, c’est la défense des droits humains qui est en jeu. Elsa Osorio a posé ses conditions : combattante active pour les Droits de l’Homme, ses livres sont des lieux de contestation, autant que de débat. Et les années 70, en Argentine, n’ont pas fini de dévoiler ce qu’elles peuvent contenir de clair-obscur. 

Si l’époque prête le flanc à une analyse sans retenue, personne ne peut aujourd’hui affirmer que les tensions de jadis sont désormais totalement apaisées. 


Elsa Osorio – Double fond – Trad. François Gaudry – Editions Métailié – 9791022607339 – 21 €

Site Micmag.net|Double Fond|Marie Torres

Double fond

MARIE TORRES – 18 JANVIER 2018Dans Double Fond, Elsa Osorio nous mène astucieusement et avec talent de France en Argentine, en combinant intrigue policière et Histoire ; soit le crime d’une femme médecin et la dictarure militaire argentine. Le résultant est captivant.

La Turballe, 2004. Le corps d’une femme est repêché. Si l’identification est rapide, il s’agit de Marie Le Boullec, d’origine argentine, l’enquête, elle, piétine. On sait qu’elle était médecin et veuve. Mais sa mort est-elle due à un accident, un suicide ou un meurtre ? Avait-elle des amis ? Des ennemis ? En fait, on ne sait pas grand chose sur sa vie.

«A l’hôpital, rien : Marie ? Un très bon médecin, personne n’a pu m’indiquer un ami, une amie, j’ai parlé avec ceux que je croisais : une excellente collègue, non, ils ne partageaient aucune activité avec elle en dehors du cadre professionnel, juste quelques apéritifs de fin d’année, aimable mais réservée, personne n’était allé chez elle, son mari, oui, un photographe, très sympathique, qui venait parfois la chercher, ou qui l’accompagnait à des réunions amicales.«

Cependant la jeune journaliste, en charge du dossier, ne lache rien et ses investigations vont la mener dans les horreurs de la dictature argentine. Et, parallèlement à cette enquête, l’histoire d’une mère qui a dû échanger sa liberté contre la vie de son enfant… en Argentine. Les deux histoires vont-elles se rejoindre ? A vous de le découvrir en vous plongeant dans ce captivant roman.
MARIE TORRES POUR WWW.MICMAG.NET

Blog Voyages au fil des pages|Critique littéraire

Double fond

Ici 

18 janvier 2018 4 étoilesRomans Commentaires ferméssur Double fond 85 Vues

Auteur: Elsa Osorio

Editeur: Métailié – Rentrée littéraire hiver 2018 (400 pages)

Mon avis: Argentine, 1978. La Coupe du Monde de football bat son plein, la dictature militaire de Jorge Videla aussi, depuis le coup d’Etat de 1976. Les opposants sont séquestrés et torturés dans les locaux de l’ESMA, l’Ecole de la Marine, à quelques encablûres du stade de Buenos Aires.

France, 1978. Pendant que les exilés argentins réfugiés dans l’Hexagone appellent à boycotter la Coupe du Monde en dénonçant les violations des Droits de l’Homme commises dans leur pays, la junte met sur pied le Centre Pilote de Paris pour surveiller ces fauteurs de troubles et assurer la propagande du régime.

Argentine, 1978. Juana, membre des Montoneros, groupe armé rebelle, est arrêtée et emmenée à l’ESMA. Après bien des tortures, elle subit un ultime supplice : accepter de collaborer avec les militaires ou voir son fils de trois ans aux mains de ses bourreaux. Le dilemme est vite résolu. Parce qu’elle parle français, Juana est envoyée à Paris, au Centre Pilote, pour infiltrer les groupes d’opposants. Surveillée de très près – jusque dans son lit – par son tortionnaire/protecteur/amant forcé, elle ne renonce cependant pas à la lutte et s’efforce de retenir tous les noms, ceux des oppresseurs et des victimes, pour pouvoir tout raconter plus tard. Entre sa terreur pour la vie de son fils et sa crainte d’être reconnue par ses anciens compagnons d’armes qui la considèrent désormais comme une traîtresse, un coup de foudre lui indiquera une possible échappatoire…

France, 2004. A Saint-Nazaire, ville paisible avec moins d’un crime par an, on retrouve le cadavre d’une femme, Marie Le Boullec, noyée dans la mer. Accident, suicide, meurtre ? La police n’a pas très envie d’enquêter, contrairement à Muriel, jeune journaliste entêtée ayant une revanche professionnelle à prendre. Aidée de Marcel, son amoureux transi, et de Geneviève, la vieille voisine de Marie, elle tente de cerner celle-ci, femme discrète d’origine argentine, médecin dévouée et appréciée. Quand l’autopsie révèle que Marie est tombée à la mer depuis une hauteur conséquente et qu’elle avait du Penthotal dans le sang, Muriel fait le rapprochement avec les « vols de la mort » lors desquels les prisonniers de la junte étaient anesthésiés puis jetés à l’eau depuis les airs. Un crime lié aux années de la dictature ? L’enquête est délicate et difficile, tant les langues craignent de se délier. Paranoïa ou méfiance justifiée, la menace de répression semble à peine moins forte qu’à la grande époque de l’ESMA.

Le roman va et vient entre présent et passé, entrecoupé d’échanges d’e-mails entre Soledad et Matías, dans lesquels une mère essaie d’expliquer à son fils pourquoi elle l’a abandonné. Fil après fil, après bien des noeuds, la trame se tisse et le portrait apparaît : celui d’une femme aux multiples identités, qui tente de reste droite bien que prisonnière de son passé et d’un amour tordu, et celui d’un pays qui n’a pas encore digéré ses années de plomb : même si les dignitaires du régime ne sont plus au pouvoir, beaucoup ont assuré leurs arrières en se recyclant chefs d’entreprises plus ou moins floues. Heureusement, d’autres n’échappent pas aux tribunaux*.

Dans la lignée de « Luz ou le temps sauvage », Elsa Osorio nous emmène à nouveau dans le passé glaçant de l’Argentine, dont les échos sinistres continuent de résonner, et creuse encore le sillon de l’Histoire pour en faire jaillir quelques éclats de vérité. En dépit des amourettes hystériques et dispensables entre Muriel et Marcel, « Double fond » est un roman habilement construit, sombre et captivant, un quasi-documentaire à suspense dans lequel beaucoup de choses se cachent sous les apparences.

*http://www.rfi.fr/hebdo/20171201-dictature-argentine-esma-proces-emblematique

En partenariat avec les éditions Métailié.

Présentation par l’éditeur:

Qui est Juana ? Une militante révolutionnaire qui a trahi ? Une mère qui échange sa vie contre celle de son enfant ? Ou la prisonnière d’un cauchemar qui tente de survivre ?

Une femme, médecin sans histoire, est retrouvée noyée près de Saint-Nazaire. La jeune journaliste locale ne croit pas à la thèse du suicide et remonte le fil : elle découvre l’horreur de la dictature argentine, et un étrange échange de mails entre un jeune homme en colère et une femme qui a bien connu cette période. 
Parallèlement, une mère raconte à son fils pourquoi il a dû grandir sans elle. Perdue dans les marécages de la dictature militaire, cette militante révolutionnaire a échangé sa liberté contre la vie de son enfant et accepté de collaborer avec la dictature, en particulier au Centre pilote de Paris. Traître aux yeux de tous, avec la survie pour seul objectif, elle va disparaître. 
Elsa Osorio construit un kaléidoscope vertigineux et bouleversant. Les péripéties s’enchaînent, haletantes : tortionnaires mafieux, violence, passion amoureuse, habileté à jouer avec les identités clandestines, dans un intense suspense psychologique. L’auteur de Luz ou le temps sauvage atteint ici le sommet de son art de romancière profonde et habile.Evaluation : 

Double fond en sélection FNAC

En sélection FNAC, rentrée d’hiver.

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