ELLE |Disparition en eaux troubles|Pascale Frey

Disparition en eaux troubles

Par Pascale Frey

Lorsque Marie Le Boullec, médecin adorée de ses patients, est retrouvée noyée au large de Samt-Nazaire, tout le monde pense qu’elle s’est suicidée Pourtant, que ques indices (un homme qui rôdait devant chez elle, un appel téléphonique affolé à sa voisine) pourraient laisser croire à un meurtre Et comme Muriel Le Bris, jeune journaliste cantonnée auxchiens écrasés, n’est pas débordée, elle décide d’enquêter Ses recherches vont l’emmener lom, tres lom de la Bretagne et la conduire dans l’Argentine des années 1970 sur les traces de Juana qui, après avoir combattu le regime, après avoir subi prison et torture, a eté obligée de collaborer pour sauver son f ils Juana pourrait bien être cette Marie morte en mer Dans son premier roman, « Luz ou le Temps sauvage », Elsa Osono avait raconté le terrible destin des enfants enlevés à leurs parents pour être adoptés par des familles proches du pouvoir argentin Elle plonge a nouveau dans ces annees dramatiques, sur lesquelles régnaient trahisons et assassinats CommentJuana-Mane s’est-elle retrouvée, des années plus tard, mariée a Yves, un photographe francais, comment a-t-elle réussi à fuir Buenos Aires ‘ Ce passé a-t-il fmi par la rattraper ? Elsa Osono signe un romano la fois historique, politique et policier maîs aussi sentimental Car l’amour arrive malgré tout à puer sa partition dans ces pages et apporte un peu de bonheuretde répit dans ces annees sanglantes

La Cause Littéraire|Double Fond, Elsa Osorio|Cathy Garcia

Double fond, Elsa Osorio

Ecrit par Cathy Garcia 14.03.18 dans La Une LivresLes LivresCritiquesRomanAmérique LatineMétailié

Double fond, Elsa Osorio

« L’ananké. L’impossibilité d’échapper au destin ».

Nous sommes en 2004, sur la côte bretonne à La Turballe, proche de Saint-Nazaire, un pêcheur a retrouvé le corps d’une femme noyée. On découvre qu’il s’agit de Marie Le Boullec, un médecin apprécié, épouse d’Yves le Boullec, un photographe décédé quelque temps auparavant et issu d’une famille de notables locaux connue et respectée. La thèse du suicide semble la plus évidente et sans doute la plus arrangeante aussi pour cette famille sans histoire qui n’apprécie pas qu’on parle d’elle, si ce n’est pour en faire l’éloge, mais cette thèse ne satisfait pas Muriel, la jeune journaliste chargée d’écrire des articles sur la « femme de La Turballe » dans le journal local, depuis qu’elle a eu une conversation avec le commissaire Fouquet. Outre que le but d’un journal est forcément de capter et conserver l’attention des lecteurs, Muriel a un goût pour l’investigation et la vérité et Fouquet en lui révélant les origines argentines de la noyée, a aussi évoqué des assassinats jamais élucidés pendant la dictature, il la met sur une piste que lui-même, proche de la retraite, ne va pourtant pas creuser. Elle va donc mener sa propre enquête, même si elle ne pourra révéler publiquement toutes ses découvertes et encore moins quand l’affaire sera déclarée classée.

Ce qui a éveillé les soupçons du commissaire dans cette histoire de suicide par noyade, ce sont les fractures du corps de la noyée qui indiqueraient qu’elle soit tombée d’une certaine hauteur et les traces d’un anesthésique retrouvées elles aussi à l’autopsie. Marie Le Boullec étant médecin, cela pourrait confirmer la thèse du suicide, mais il se trouve que c’est du penthotal, exactement le même anesthésique utilisé par les officiers de la junte pendant la dictature argentine, lors de ce qu’ils appelaient des « transferts », ces vols de la mort qui consistaient à balancer des prisonniers vivants, conscients mais anesthésiés, du haut d’avions pendant des vols de nuit tous feux éteints au-dessus de la mer. Membres des FAR, des Monteneros, simples militants politiques, syndicalistes, artistes, étudiants, parents, religieuses ou autres soi-disant subversifs qui comptent au nombre des milliers de « disparus » de la dictature.

Mais quel rapport avec Marie Le Boullec, même si celle-ci a des origines argentines ? En menant son enquête, Muriel aidée par Marcel, un ami très ou trop attaché à elle mais calé en Espagnol et Melle Geneviève Leroux, une voisine âgée de Marie de Boullec qui ne croit pas à la thèse du suicide, car cette dernière lui avait téléphoné pour l’appeler à l’aide le soir de sa disparition. Marie était venue parfois chez Geneviève pour consulter ses mails sur l’ordinateur de cette dernière et c’est en réussissant à avoir accès à cette boîte, que le trio tombe sur une correspondance avec un jeune homme dans laquelle il est question de la mère de ce dernier et où elle utilise un autre nom, Soledad Durand.

Double fond démarre sur un récit, que nous allons suivre simultanément avec l’enquête de Muriel, dans une sorte de patchwork vertigineux, un récit qui nous transporte des années en arrière, à la fin des années 70. Celle qui raconte, c’est une mère et elle raconte à son fils, tous deux sont Argentins et elle raconte pour qu’il sache que, malgré toutes les apparences, elle ne l’a jamais véritablement abandonné. Elle raconte sa participation à la lutte armée contre la dictature, lutte en laquelle elle croyait et comment elle fut contrainte à la clandestinité, elle raconte l’arrestation qui l’a conduite avec son fils alors âgé de 3 ans, au terrible centre secret de rétention, l’ESMA et son « avenida de la Felicidad », un couloir baptisé ainsi par les militaires à cause des hurlements des prisonniers torturés qui y résonnaient en permanence.

Elle aussi a été torturée sur un grabat de la cellule 13 et son fils à l’écart entendait ses cris, elle criait mais elle n’a jamais parlé. Elle s’appelle Juana, mais aussi Lucia, et elle raconte, elle raconte tout, elle écrit sur du papier.

« J’aime ce chuchotement de la plume sur le papier. Elle le caresse, l’égratigne, fait surgir des mots cachés, prisonniers. Comme ces noms que je comptais sur les doigts de la main gauche : ceux des nôtres, et sur la main droite ceux de nos ennemis. Des noms que je répétais sans cesse, comme une litanie, une prière païenne. Je m’en souviens encore, il y aura bientôt vingt-sept ans, depuis le 16 septembre 1978 où j’ai commencé à les mémoriser ».

Du sous-sol de l’ESMA à son antenne à Paris, le Centre de Pilote, où des prisonniers furent envoyés clandestinement pour infiltrer le COBA, les groupes d’exilés sud-américains qui luttaient depuis leur exil et tentaient de dénoncer les crimes de la dictature et puis à l’ESMA de nouveau et de là à un appartement à Buenos Aires, un autre genre de prison, où sa seule liberté fut de pouvoir suivre des études de médecine, elle raconte son destin de femme, de mère, une femme et une mère dont l’intelligence et le courage furent à la fois le salut et l’enfer. Une femme qui n’a jamais parlé mais qui a dû se compromettre au-delà de tout respect d’elle-même et s’arracher le cœur pour sauver des vies. Et si la dictature a eu une fin, son enfer lui n’en a pas. L’injustice et l’impunité continuent de régner 30 ans après et vont la rattraper, même si elle a tenté de sauver ce qu’il restait de sa dignité et ce qui a toujours été le plus cher à son cœur : son fils, dût-il la haïr pour toujours.

« (…) ce que fuyait la femme de la Turballe, un homme, un régime, une folie, une haine tenace, l’a poursuivie jusqu’ici et l’a tuée. Noyée », écrira Muriel dans un de ses articles.

Il est question dans Double fond de ces circonstances qui permettent à des êtres humains de devenir des monstres sans culpabilité et d’autres qui combattent les monstres, bourreaux et victimes pris dans une même tourmente. Résonne douloureusement cette phrase de Nietzsche : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre luimême. Et quant à celui qui scrute le fond de l’abysse, l’abysse le scrute à son tour ». Reste qu’il y a tout de même deux côtés de la barrière quand il s’agit de dictature, de torture et d’assassinats. Les faibles, les lâches, les opportunistes qui ont vendu leur âme sont souvent hélas du côté qui semble le plus fort et qui s’auto-justifie sans honte, et même si rien n’est jamais complètement noir ou complètement blanc, apparaît clairement dans ce livre – et dans toute sa pathétique et terrible indigence morale –, la folie humaine.

C’est tout un pan de l’histoire argentine qui est contenu dans ce livre, avec ses dessous les plus sales, les liens avec la France et les connivences entre militaires argentins et membres du gouvernement français, l’Ambassade argentine en France – comme dans d’autres pays – servant de centre de propagande et le Mondial de Foot en 1978 qui s’est déroulé en Argentine à la face du monde entier. Les hurlements des supporters couvraient ceux des torturés. Et n’oublions jamais qui a enseigné aussi aux militaires sud-américains leurs techniques de torture, à l’École des Amériques…

L’auteur nous livre une enquête romanesque mais fouillée dont les éléments n’ont rien de fictionnel, il s’agit de toute évidence pour Elsa Osorio, argentine elle-même, d’un devoir de mémoire dont on ressent pleinement la tension et la force émotionnelle et c’est en ce sens que ce livre, écrit lors d’une résidence à la Maison des écrivains et des traducteurs en France, en plus d’être réellement passionnant, est absolument indispensable. Il sert de cadre à une vérité qui n’a pas encore été assez dite, la plupart des coupables n’ayant pas été condamnés, les assassins dispersés dans la nature, sont devenus de redoutables hommes d’affaires, des maffieux avec pignon sur rue, enrichis grâce à leurs crimes, quand ils ne sont pas carrément réapparus dans les gouvernements soi-disant démocratiques qui ont succédé à la dictature. La mort de Marie Le Boullec dans le roman, survient un an après que les lois d’amnistie aient enfin été levées en Argentine par le président Nestor Kirchner, ce qui a permis de ré-ouvrir les dossiers judiciaires des militaires assassins et les conduire devant la justice, le procès le plus emblématique étant celui qui a concerné l’ESMA (École de Mécanique de la Marine) où plus de 5000 victimes avaient été torturées puis éliminées.

Captivant, bouleversant, édifiant et incontournable, Double fond nous prend à la gorge et ne nous lâche plus. L’odeur de la mort, l’odeur de la peur.

« L’odeur de la peur grimpe aux murs, elle raréfie l’air, elle est plus forte que la saleté, que les torchons sales, plus forte que tout ».

Cathy Garcia

L’Humanité|La vie à double fond des femmes torturées|Alain Nicolas

Entretien. Une femme meurt à Saint-Nazaire. L’enquête reconstitue le destin d’une militante prise entre son engagement et sa vie de mère. Le fardeau du passé traverse cette fiction politique aux allures de thriller d’Elsa Osorio. Entretien.

Un jour de 2004, des pêcheurs de La Turballe, près de Saint-Nazaire, remontent dans leurs filets le corps d’une noyée. On reconnaît Marie Le Boullec, médecin à l’hôpital de Pornichet. On apprend vite qu’elle s’appelle Landaburu, et venait d’Argentine, avant d’épouser Yves, photographe. L’enquête montre que sa mort n’est pas due à la noyade, mais à une chute de grande hauteur, peut-être d’un avion. Une journaliste fait le rapprochement avec une méthode d’élimination utilisée par la junte militaire argentine entre 1974 et 1983 : jeter vivants à la mer, depuis un avion, les « subversifs ». Une spécialité de l’École Supérieure de Mécanique de la marine argentine, l’ESMA, centre de torture de sinistre réputation.

Parallèlement au récit de l’enquête, Double fond, le roman d’Elsa Osorio, donne à lire des e-mails adressés par une mère, ancienne militante, détenue de l’ESMA, à son fils Matías. Elle a été forcée, pour qu’il ait la vie sauve, d’avoir une liaison avec un de ses tortionnaires et de collaborer, en particulier en infiltrant les groupes de réfugiés argentins en France. Puis elle a réussi à d’échapper, a rencontré un Français, l’a épousé, a repris son métier. C’est quand elle essaie de reprendre contact avec son fils, maintenant adulte, que le passé refait surface.

Double fond, c’est le destin de cette femme, Marie, Juana, Lucia, Soledad, qu’importe son nom, que nous raconte Elsa Osorio. C’est celui de bien des femmes argentines, militantes, détenues. Certaines sont mortes sous la torture. D’autres ont cédé sous la menace, pour sauver leurs enfants. D’autres encore ont changé de camp. Ou feint de la faire, jusqu’à ce qu’une occasion se présente de choisir la liberté. Qu’elles soient ou non passées dans ces lieux de mort, qu’elles aient été torturées ou aient vu disparaître leurs proches, qu’elles aient eu à justifier leur comportement sous les sévices, les viols et le chantage, les femmes ont été doublement victimes en cette période. C’est ce que veut nous raconter, du double point de vue de l’enquêtrice et de la victime, Elsa Osorio.

D’où vient cette idée de roman, sous sa forme double, d’enquête policière et de tentative de reconstituer une relation mère-fils ?

Elsa Osorio : Je voulais ces deux récits, qui se mélangent et s’expliquent l’un l’autre, pour qu’on connaisse les faits historiques et pour qu’on comprenne les personnages. La journaliste représente quelqu’un qui ne sait rien de tout cela. Mais pour moi ce n’est pas du passé. Le livre est sorti d’abord en Italie, et cela a coïncidé avec la condamnation à perpétuité des gens dont parle le roman.

N’y avait-il pas des lois d’amnistie telles que la loi « Point final » ?

Elsa Osorio : Elles ont été annulées. A partir de cela des procès ont eu lieu, pendant le gouvernement précédent, mais ce travail a commencé depuis quarante ans, depuis que la première « mère de la place de mai a commencé sa lutte », et n’a jamais cessé. En Argentine, on est allé très loin. Il y a actuellement un retour en arrière, mais on ne peut pas empêcher ce qui s’est passé.

Le personnage, avec tous ses prénoms, Juana, Lucia, Soledad, Marcia est insaisissable.

Elsa Osorio : Changer d’identité était évidemment indispensable pour une guerillera. Au départ, je voulais parler du Centre Pilote de Paris, où beaucoup de choses mystérieuses se sont passées. J’ai passé des années à chercher, des archives, des témoignages. Après, j’ai fait tout autre chose. C’est le personnage de Juana/Marie le Boullec qui m’a prise. J’ai essayé de voir ce qui se passait dans des circonstances extrêmes. Ce qui se passe avec ses femmes qui ont vécu avec leurs propres tortionnaires, c’est assez compliqué. Certaines n’ont pas laissé de traces. Mais on connait le cas d’une femme qui a eu deux enfants d’un de ses tortionnaires, et est passée complètement de l’autre côté.

Et comment réagissez-vous à ça ?

Elsa Osorio : Je ne suis pas d’accord avec ceux qui dénoncent une femme. Qui peut dire de quoi on est capable dans ces conditions ? Elles-mêmes ont eu besoin de beaucoup de temps, ne serait-ce que pour parler entre elles de ce qui s’est passé. Une de ces femmes a présenté ce roman en Argentine. Elle a dit qu’entre les femmes qui se sont vues après quelques années, c’était difficile, pour elles-mêmes, de reconnaître qu’elles avaient eu des relations avec ces types.

On cherche à savoir, à comprendre. On sait qu’au début elle était avec un militant, le père de Mati, puis qu’elle l’a quitté pour un autre, d’une organisation différente. Ils avaient des divergences, elle avait évolué politiquement…

Elsa Osorio : A l’époque, on vivait très vite. C’est historique. Les deux organisations armées les plus importantes se sont unies. L’enfant est le fruit de cette alliance. Elle n’est pas en prison, mais dans un camp de détention clandestin. Cette vie, avec cet homme, qui la protège, est une relation imposée, mais elle le remercie d’avoir sauvé son fils. Je raconte une histoire individuelle, que je recombine à partir de celles de trois ou quatre cents femmes qui ont vécu des situations semblables. C’est énorme. Certaines ont cédé à leurs tortionnaires, parfois sont allées plus loin, sont devenues leurs compagnes, ou ont collaboré à la traque des militants.

D’où vient l’idée de cette rencontre avec ce Français, avec qui elle se mariera ?

Elsa Osorio : Comment pour elle-même elle peut comprendre le rapport qu’elle a avec cet homme, « El Rubio » ? Je ne veux pas une femme qui soit toute d’une pièce, d’un côté ou de l’autre. Quand elle a une aventure avec un homme, n’importe lequel, elle fait une brèche dans cette toile terrible. Elle n’est pas amoureuse de ce Français. Mais elle se rend compte que l’amour c’est quelque chose qui se passe entre deux êtres libres. Et elle peut vivre enfin autre chose. Là encore, je me suis basée sur un fait historique : des prisonnières de l’ESMA sont venues à Paris et après sont rentrées à Buenos Aires avec les chaines des prisonnières.

Elle, elle a des relations assez troubles avec cette femme, Elena. Elle comprend qui est Juana, mais ne dit rien

Elsa Osorio : Elle a existé. Elle soutenait la dictature, et je la mets dans le roman sous son vrai nom. Elle n’occupait pas un poste important, mais appartenant à la haute bourgeoisie, elle se sentait en sécurité avec les militaires. On dit que c’est elle qui a eu l’idée du Centre Pilote. Le Centre Pilote était un moyen de soutenir les projets de l’amiral Massera. Il a fait assassiner environ 4000 personnes, avant de se présenter aux élections présidentielles à la fin de la dictature en 1983. Mais Elena comprend qu’il y a un lien entre les Montoneros et la Marine. Elle est sur le point de raconter cela avant d’être assassinée.

Vous révélez les relations d’affaires entre anciens officiers tortionnaires et anciens révolutionnaires.

Elsa Osorio : C’est un des effets de cette loi d’amnistie. On a mis en lumière les relations entre les anciens de l’ESMA, et les milieux dirigeants argentins des années 90. Aujourd’hui, ces gens sont condamnés, mais le gouvernement de droite actuel ne veut plus entendre parler d’enquête. Je connais quelqu’un qui était à l’ESMA, qui a fait des études d’économie, et qui gagne beaucoup d’argent. Et les liens avec Licio Gelli et la loge P2 sont avérés.

Marie Le Boullec est aussi une mère, et semblable à ces mères de la Place de Mai qui cherchent leurs enfants ?

Elsa Osorio : Je n’y avais pas pensé. Le fait qu’elle soit mère la rend vulnérable. L’homme qu’elle a quitté sait qu’elle tentera un jour ou l’autre de reprendre contact avec son fils. En fin de compte, c’est un féminicide. Elle meurt parce qu’elle a quitté un homme.

D’où vient le personnage du fils ?

Elsa Osorio : Je connais des jeunes enfants de disparus. Presque toujours, ils disent : « ma mère préférait la politique à son enfant ». Ils accusent leurs parents de les avoir mis en danger. Mais ils admirent leur courage. C’est très contradictoire. Matias est le fils d’un ancien militant, qui a fait des affaires avec des anciens de la junte, et il est totalement déchiré.

La tension du livre naît à la fois de l’enquête policière, et de l’incertitude sur l’évolution des relations mère-fils.

Elsa Osorio : La mère étant morte dès le début, il fallait, en dehors de la recherche de l’assassin, créer une attente. Les questions ne sont donc pas « qui ? », mais « comment ? » et « pourquoi ? ». Et surtout : « peut-elle encore se choisir un destin ? »

Comment vous êtes-vous documentée ? Avez-vous rencontré certaines d’entre elles ?

Elsa Osorio : Quand je vivais à Madrid, je faisais partie de l’Association argentine des droits de l’homme. J’ai rencontré beaucoup de témoins, en particulier à l’occasion du procès intenté par le juge Garzón. Je n’ai pas parlé directement avec ces femmes, sauf celle que j’ai mentionnée, qui est une journaliste reconnue, et à qui j’ai donné ce livre avant sa parution.

D’autres romans parlent de cette période

Elsa Osorio : Deux livres parlent d’une même femme qui est devenue la compagne d’un militaire. L’un émane de deux femmes détenues, qui l’attaquent, ce qui est normal. L’autre, plus récent, montre une attraction assez malsaine à propos des violences qu’elle a subies, et la présente comme une femme de pouvoir. Quand j’ai commencé mon livre, la situation politique était différente d’aujourd’hui. La justice avait pu juger, et condamner les coupables. On pouvait s’occuper de nuances, de complexité, d’erreurs.

Et maintenant ?

Elsa Osorio : Maintenant, le gouvernement, après avoir tenté une nouvelle amnistie, a allégé les peines des condamnés, assignés à résidence chez eux. C’est une affaire politique, et aussi économique. Certaines grandes entreprises qui ont des liens avec le pouvoir ont bénéficié de la torture, et aimeraient bien être tranquillisées. On en parle peu, mais je viens de subir une sorte de censure de la part d’une agence de presse, qui montre que le problème est sensible. Alors qu’on a passé des années, avec le travail des Mères à faire un inventaire au plus juste des disparitions, on ne dit plus qu’il y a 30 000 disparus. On a produit le chiffre de 7542, sorti d’on ne sait où, en une sorte de solde de tout compte, comme pour dire « voyez, ils ne sont pas si coupables ».

Et Saint-Nazaire ? C’est à la suite de votre résidence à la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs ?

Elsa Osorio : L’idée est venue avant. Mais Patrick Deville, son directeur, m’avait dit que Saint-Nazaire était à la même distance de l’Équateur que le Rio de la Plata. C’est faux, évidemment, mais j’avais très envie de le croire. Alors j’ai imaginé les choses, je me suis renseigné sur les courants, et j’ai demandé la résidence par la suite, ce qui a été formidable pour écrire.

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NAJA 21|Le « Double fond » de la dictature argentine|Jacques Moulins

Dans son dernier roman, l’écrivaine argentine Elsa Osorio mêle fiction et réalité, roman policier et documentaire pour évoquer les zones d’ombre de la dictature argentine et les contradictions de ses acteurs et de ses victimes.

On n’en finit pas avec la dictature argentine. De 1976 à 1983, les militaires qui avaient renversé Isabel Peron, firent au moins 30 000 victimes d’exécutions sommaires dont, pour nombre d’entre elles, les corps ne furent jamais retrouvés. Mais peu de place fut ensuite laissée à la justice et à l’histoire. Dès 1986, la loi du Punto final (point final) tenta de mettre un terme aux poursuites en justice intentées par les familles des victimes. En 1987 la loi de Obediencia Debida (obéissance due) innocenta les tortionnaires sous prétexte qu’ils n’avaient fait qu’obéir aux ordres. Pour parfaire cette chape de plomb, le président Carlos Menem signa des centaines de décrets personnalisés d’amnistie en faveur des militaires.

Il fallut attendre 2003 et la protestation de plus en plus puissante de l’opinion, pour que ces lois soient abrogées. Mais la justice a encore du mal à passer comme le montre une décision de la Cour suprême en 2017 qui aboutit à une réduction de peine et mobilisa toute la population.

Zones d’ombre entre bien et mal. Dans ces conditions, les historiens ont du mal à faire la clarté sous tous les moments de la dictature. Cela crée des zones d’ombre dans lesquelles les artistes s’insinuent. Double fond, le nouveau roman d’Elsa Osorio est au cœur de ces moments incertains où l’on ne sait même plus qui joue quel jeu et à quelle fin. A la fois roman policier et documentaire, mêlant le réel à la fiction, il s’intéresse à une cellule discrète de la junte dénommée Centre pilote de Paris, mise en place dans la capitale française pour repérer les opposants et se faire des amis dans le monde politique européen. Le personnage principal, Juana, participe de cette duplicité. Avec un grand nombre d’autres personnages, eux aussi réels ou fictifs, il permet également d’explorer les contradictions humaines dans une période dure où la tendance religieuse à ne voir que du bien ou du mal oublie la cinquantaine et plus de nuances de gris.

Double fond, roman d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Editions Métaillé.

Télérama|Gilles Heuré|La littérature a ce pouvoir de faire comprendre une histoire qui se déroule dans d’autres pays

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Dans “Double fond”, l’écrivaine argentine livre un véritable roman d’espionnage : une doctoresse est retrouvée morte sur une plage de Loire-Atlantique. Une journaliste reconstitue le parcours de cette mystérieuse femme alors que la police conclut rapidement au suicide… Une œuvre qui mêle fiction et réalité, histoire française et Argentine.

Quand le corps d’une doctoresse de Saint-Nazaire, veuve depuis peu, est retrouvé sur la plage de la Turballe, en Loire-Atlantique, la police veut rapidement conclure à un suicide. Mais qui est-elle au juste, cette femme dont on apprend qu’elle est argentine ? Muriel, journaliste locale, mène l’enquête et va peu à peu reconstituer le parcours de cette femme… Véritable roman d’espionnage qui entremêle personnages réels et de fiction, Double fond est le nouvel opus traduit de la passionnante auteure argentine Elsa Osorio.

Comment avez-vous fait pour concilier les deux histoires qui tissent votre dernier roman : celle, politique, de l’Argentine, et celle de la recherche de l’identité de la femme noyée, qui se passe en France ?

Cela m’a pris à peu près cinq ans. Bien que douloureuse, la première histoire était peut-être plus facile pour moi, parce que je la connaissais. Mais je me suis aussi beaucoup documentée. Le procès de la ESMA, l’Ecole mécanique de la Marine argentine, centre de détention et de torture où sont passées près de cinq mille personnes entre 1976 et 1983, s’est terminé en novembre dernier, avec la condamnation de cinquante-quatre militaires accusés de tortures, d’exécutions illégales, de vols d’enfants, et d’être responsables de ce que l’on appelle les « vols de la mort » : des gens étaient drogués et jetés vivants d’un avion dans la mer.

Quand j’étais à Madrid, où je vis en partie, j’ai été aux côtés du juge Baltasar Garçon qui enquêtait sur les crimes de la dictature en Argentine et j’ai pu prendre connaissance des documents que lui avait transmis un militaire repenti. On pouvait y lire la définition de « l’ennemi », qui allait des associations d’étudiants aux opposants traditionnels. Et il était précisé que 95% des opposants étaient éliminés. On se demande alors pourquoi la dictature était nécessaire !

“Quand j’ai vu la plage de la Turballe, en Loire-Atlantique, je me suis dit que l’histoire devait se passer là.”

Pour revenir à mon roman, la fiction s’appuie sur la réalité, notamment celle qui concerne les « vols de la mort ». Et mes personnages, la victime et son bourreau Raùl, sont un peu le condensé de trois ou quatre personnes qui ont réellement existé. Par exemple, je me suis inspiré d’un fait réel : un militaire avait violé une femme devant les autres détenus. Plus tard, il a été arrêté à Rome et extradé en Argentine pour y être jugé et arrêté. Ces gens-là sont fiers de ce qu’ils ont fait. Alfredo Astiz, surnommé « L’Ange blond », a dit à son procès que ce qu’il avait fait, il le referait.

Quant à la seconde histoire qui se mêle à la première, il me fallait vivre en France. J’ai été en résidence à Saint-Nazaire mais quand j’ai vu la plage de la Turballe, en Loire-Atlantique, je me suis dit que l’histoire devait se passer là. Les lieux ont parfois des résonances, une acoustique qui font que l’on sait que l’histoire doit se dérouler à cet endroit.

Votre personnage, Juana, est une ancienne militante des Forces armées révolutionnaires (FAR) et des Montoneros (organisation politico-militaire péroniste), qui collabore contre sa volonté avec la ESMA pour sauver son fils. Y a-t-il eu beaucoup de cas identiques ?

La folie de la ESMA est allée très loin dans une certaine pratique de l’esclavage. Le chef de la ESMA, Emilio Massera, voulait se lancer dans une carrière politique et devenir président. Pour y parvenir il comptait sur la collaboration des Monteneros dont il avait tué près de cinq mille membres. Quelques-uns l’ont accompagné en Europe pour sa campagne présidentielle. La plupart des détenus à la ESMA étaient des détenus de la guérilla péroniste et lui aussi se revendiquait du péronisme.

“En 1978, ça espionnait de tous les côtés, et il y avait des rivalités entre la marine et l’armée.”

Le péronisme est un mouvement, plus qu’un parti, difficile à définir…

Oui. D’ailleurs, le personnage de Muriel, la journaliste française qui mène l’enquête, dit à un moment qu’on en connaît un peu plus sur le Chili que sur l’Argentine. Au Chili, le gouvernement socialiste de Salvador Allende a été renversé en septembre 1973 par l’armée de Pinochet. Mais en Argentine, la dictature était déjà là, dans le gouvernement de la veuve de Peron. En 1975, avant même la dictature militaire proprement dite, sont survenues de considérables morts violentes.

La littérature a-t-elle contribué à faire prendre conscience de le période de la dictature ?

Quand j’ai écrit Luz ou le temps sauvage (2000), je vivais en Espagne et il n’y avait pas beaucoup de romans qui en parlaient. Puis la société a évolué et les bouches se sont ouvertes, ne serait-ce que pour évoquer la recherche de l’identité des enfants d’opposants qui avaient été volés et placés dans des familles.

En quoi consistait ce curieux bureau argentin à Paris et pourquoi tant de militaires y travaillaient-ils, pour simplement enquêter sur les opposants à la Coupe du monde de football de 1978 ?

Il y a encore des mystères autour de cette affaire. Les gens en parlent peu. Une association en France, la COBA, publiait des témoignages sur la dictature dans une revue intitulée L’épique (en clin d’œil au quotidien français L’Equipe). Le centre de Paris voulait connaître tous ceux qui y collaboraient, mais aussi préparer la campagne politique de Massera. Ça espionnait de tous les côtés, et il y avait des rivalités entre la marine et l’armée.

Vous étiez en Argentine lors de la Coupe du monde ?

Oui. Et tout le monde devenait fou à cause du football, j’en étais stupéfaite. J’ai mal vécu ce moment. La scène que je décris dans le roman, où tout le monde saute de joie dans un restaurant, est bien réelle. Ce n’est pas anecdotique car celui qui ne sautait pas pouvait être soupçonné. Mais le jugement est difficile, parce que c’était un moment de joie collective. Le football peut faire tout oublier. La société a besoin de relâchement.

Quand vous avez commencé l’écriture du roman, saviez-vous que le personnage de la noyée, en France, serait Juana ?

J’ai essayé de modifier la fin parce qu’en général, mes romans finissent bien. Mais là, je ne pouvais pas. Je voulais aussi traiter du regard des enfants sur leurs parents qui avaient été militants. Beaucoup ne connaissent pas les circonstances dans lesquelles ont vécu leurs parents.

“La mémoire de la période de la dictature est encore à vif.”

C’est grâce au personnage de la journaliste française, Muriel, que l’on entre dans cette histoire…

Muriel est importante parce que tout le monde peut se sentir concerné par ce qui s’est passé, pas seulement les Argentins. Je crois que la littérature a ce pouvoir de faire comprendre une histoire qui s’est déroulée dans d’autres pays. Il y a aussi le personnage de Marcel, qui travaille aux côtés de Muriel et va enquêter en Argentine. Il réalise ainsi que beaucoup de ceux qui avaient été complices de la dictature se sont reconvertis en politique dans les gouvernements suivants et se sont enrichis. C’est un autre aspect qui mérite d’être signalé. La répression, en plus d’être politique, était aussi mafieuse. Beaucoup de propriétés ont ainsi été acquises par force en Argentine. Au début, c’étaient celles de militants, puis ensuite de n’importe qui.

Comment votre roman a-t-il été accueilli en Argentine ?  

La censure a été très sournoise et sophistiquée. Une agence de presse a ainsi publié un entretien avec moi dans la rubrique culture, mais uniquement pour les abonnés – et on ne pouvait pas acheter simplement l’article, il fallait s’abonner pour pouvoir le lire. Cela révèle que la mémoire de la période de la dictature est encore à vif. Officiellement, on minimise ainsi le nombre des disparus. On passe de plus de trente mille à mille trois cent vingt-trois ! Un chiffre dont la précision dit tout de ce qu’il faut cacher ou faire oublier !

De même, certains ont des scrupules en raison de l’âge avancé des militaires emprisonnés. Mais il ne s’agit pas de vengeance : il s’agit de justice. Bien sûr, certains sont très âgés, mais parle-t-on de l’âge de ceux qu’ils ont tués ?

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Le Monde| Histoire d’un livre. Paris, nid de tortionnaires argentins|Ariane Singer

Pour « Double fond », la romancière Elsa Osorio a enquêté dans la capitale française pour retracer l’histoire d’une trouble officine installée là par Buenos Aires dans les années 1970.

Double fond (Doble fondo), d’Elsa Osorio, traduit de l’espagnol par François Gaudry, Métailié, 396 p., 21 €.

A picture taken on June 15, 2011 shows a memorial plaque devoted to French and Argentinian citizens who disappeared in Argentina’s dictatorship and so-called «dirty war», during the opening ceremony celebrating the new scenography of the Paris Metro Line 1 station named «Argentine» in Paris. Opened in 1900, the station was renamed «Argentine» in 1948 in memory of Argentina’s food supplies to impoverished France after the WWII. The plaque reads in Spanish «Never more» and in French «to French and Argentinian citizens kidnapped, detained and disappeared during the military dictatorship (1976-1983). To all the victims of the repression». AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON / AFP PHOTO / JACQUES DEMARTHON

Elsa Osorio s’était bien juré de ne plus écrire sur la dictature argentine (1976-1983). Après la publication de Luz ou le temps sauvage (Métailié, 2000) et de Sept nuits d’insomnie (Métailié, 2010), qui exploraient les meurtrissures héritées de ce régime militaire, la romancière, née à Buenos Aires en 1952, pensait en avoir fini avec cette époque sombre de l’histoire de son pays.

Mais les obsessions sont tenaces. Celle qui se trouve au cœur de Double fond, son nouveau roman, concerne le Centre pilote de Paris (CPP). Cette structure semi-clandestine, créée fin 1977 dans le 16e arrondissement de la capitale française, entendait redorer le blason de l’Argentine hors de ses frontières en contrecarrant la virulente campagne menée en Europe contre les violations des droits de l’homme. Dirigée par plusieurs hommes de main de la junte, dont l’amiral Emilio Massera (1925-2010), elle avait aussi pour mission de surveiller, parmi les nombreux exilés, les dissidents politiques. Elle devait enfin permettre à Massera de nouer des contacts avec les dirigeants politiques européens pour assurer son avenir.

C’est dans ce cadre, dont elle fait revivre les principaux protagonistes historiques, qu’Elsa Osorio a transplanté l’héroïne de son livre, Juana, également connue sous les noms de Lucia, Maria, Marie ou encore Soledad, une opposante au régime engagée dans la lutte armée. Détenue à l’Ecole supérieure de mécanique de la marine (ESMA), le plus grand centre de détention et de torture de Buenos Aires, elle n’a dû sa survie et celle de son fils Matias qu’à un homme : Raul Radias, alias le Poulpe. Ce tortionnaire, un officier de marine, lui a proposé un marché : devenir sa maîtresse et collaborer avec la dictature, ou voir son fils disparaître. Envoyée au CPP, elle a pour rôle d’infiltrer les groupes d’exilés argentins. Elle deviendra une proche conseillère de l’amiral Massera avant de partir refaire sa vie, sous une autre identité, à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).

Si Elsa Osorio a eu l’idée de consacrer un livre à cette cellule clandestine, c’est que, militante dans une association de défense des droits de l’homme, à Madrid, dans les années 1990 – époque où le juge espagnol Garzon a entrepris de faire inculper les anciens dirigeants de la junte argentine –, elle s’est intéressée à l’un de ses responsables : Alfredo Astiz, « l’Ange de la mort », condamné par contumace en 1990 en France pour l’enlèvement et la mort de deux religieuses françaises. Il s’était infiltré, à Paris, dans des associations d’exilés argentins, et, à Buenos Aires, dans l’association des Mères de la place de Mai (les mères des disparus). « Il y avait tout un mythe autour de sa personne. Il était très beau. Il jouait de la guitare… », explique Elsa Osorio au « Monde des livres ».

Pour écrire cette histoire, qui mêle vérité historique et fiction, Elsa Osorio est venue à Paris en 2011 avec l’intention d’enquêter. Mais, trente ans après les faits, elle s’est heurtée à « un mur de silence ». L’administration argentine se montrant peu coopérative, elle se tourne alors vers les exilés argentins à Paris, qui lui confirment avoir reconnu Astiz dans la capitale ; mais aussi vers des Français, dont les responsables de l’Association des parents et amis des Français disparus en Argentine. « Ils m’ont appris que, par leur intermédiaire, avait eu lieu une rencontre entre Massera et le président Valéry Giscard d’Estaing. En échange [de cette entrevue], ils ont obtenu la libération de quatre détenus français », relate-t-elle.

Au-delà d’une reconstitution de l’histoire de la dictature à travers ses bourreaux, Double fond interroge surtout l’ambivalence de Juana. Est-elle une véritable repentie ? Ou une fine stratège, décidée à sauver sa peau coûte que coûte ? « Je voulais dépeindre une femme plongée dans une situation extrême, telle qu’on pouvait la vivre à cette époque, où l’on comptait des espions de tous les côtés, explique la romancière. La justice argentine a beaucoup avancé sur le terrain des droits de l’homme, en jugeant certains actes, mais tout le monde n’est pas pour autant noir ou blanc. Ce qui m’intéressait, c’était d’explorer les nuances, à la fois chez les victimes et chez les tortionnaires. » Pour camper son personnage, elle s’est nourrie de la figure controversée de Mercedes Carazo : cette dirigeante du mouvement Montonero (une organisation politico-militaire péroniste), qui fut détenue deux ans avant d’être envoyée à Paris, aurait eu une liaison avec l’un des agents du CPP.

Restait à trouver un point de vue pour mettre en forme ces différentes figures de la dictature. Plutôt que d’en choisir un seul, la romancière les a multipliés. Y parlent tour à tour Juana, dans une émouvante lettre à son fils devenu adulte, une jeune journaliste française et le Poulpe, l’amant de Juana, « qui aime cette femme autant qu’il la méprise ». « Je fais intervenir beaucoup de narrateurs des deux camps, mais cela ne veut pas dire que je suis neutre », souligne Elsa Osorio. En novembre 2017, quelques mois avant la parution du livre en France et en Argentine, 29 anciens militaires de l’ESMA, dont beaucoup apparaissent dans ­Double fond, ont été condamnés à perpétuité par la justice argentine au terme d’un procès retentissant. Après ce jugement historique, Elsa Osorio va enfin pouvoir laisser derrière elle les cauchemars de la dictature.

Des pêcheurs découvrent le cadavre d’une femme, en 2004, au large de La Turballe (Loire-Atlantique). Le corps est celui de Marie Le Boullec. Qu’est-il arrivé à cette femme, d’origine argentine, dont tout porte à croire qu’elle a été jetée dans la mer depuis un avion ou un hélicoptère ? Cette médecin, mariée et sans histoire, était-elle vraiment la personne qu’elle disait être ? Muriel, jeune journaliste basée à Saint-Nazaire, tente d’élucider ce meurtre, dont le mode opératoire ressemble à s’y méprendre à celui des nombreux « vols de mort », perpétrés lors de la dictature argentine pour se débarrasser des opposants au régime.

Dans ce roman très documenté, qui court de 1978 à 2006 et se déroule entre Buenos Aires, Paris et la Bretagne, Elsa Osorio évoque un pan méconnu de l’histoire de son pays. Entremêlant l’enquête policière et le récit en flash-back de la vie d’une ancienne militante engagée dans la lutte armée contre le régime, Double fond explore les séquelles de la dictature, trente ans après le retour à la démocratie. Ce livre tout en questionnements, mélangeant histoire et fiction, brosse surtout le portrait nuancé d’une mère prête aux sacrifices les plus douloureux pour préserver son enfant des conséquences de son engagement politique. Un épilogue puissant et tragique à certains des crimes de l’Argentine.

Vocable (Francia) por Tatiana Dilhat


Las voces de Elsa Osorio

Interview de la romancière argentine à propos de Double fond

Vocable (Espagnol) – 22 Feb 2018. RENCONTRE AVEC ELSA OSORIO romancière argentine

Dans Double fond (Ed. Métailié), la romancière argentine Elsa Osorio pénètre au coeur des ramifications internationales de la dictature argentine, plus exactement au sein du Centre Pilote de Paris chargé de surveiller les exilés argentins à l’étranger. Un polar psychologique aussi passionnant que glaçant construit autour de Juana, une ex-guerillera aux mains des tortionnaires de la Junte militaire… Rencontre.

Vocable: Su primera novela A veinte años, Luz trataba de los hijos de los desaparecidos de la dictadura argentina y, con esta, Doble fondo explora uno de los tentáculos de la dictadura en el extranjero con el Centro Piloto de París. ¿Cómo surgió la idea de la novela?

Elsa Osorio: Yo ya sabía, desde hacía muchos años, que el Centro Piloto funcionaba como una agencia de inteligencia dentro de la embajada de Argentina de París, pero todo estaba rodeado de un halo de misterio. Se sabía lo de Alfredo Astiz [N. de la R. él pilotaba los aviones militares que arrojaban desde el aire a los opositores de la dictadura], apodado el Ángel rubio de la muerte, un hombre del almirante Massera, que infiltró colectivos de exiliados argentinos en Francia. Había muchas más historias de infiltrados del grupo de tareas de la ESMA (Escuela de Mecánica de la Armada) de París, pero todo estaba tapado, porque estaba estrechamente relacionado con el mundo de los negocios. Era muy difícil que hablara la gente. La historia transcurre en un periodo de la dictadura en el que la represión no es ideológica sino mafiosa. La dictadura quería quedarse con el dinero. Pero, lo que me interesaba, era el personaje de Juana, una mujer, exguerrillera, que tuvo relaciones con su represor. No me gusta la expresión ‘síndrome de Estocolmo’ y quería mostrar cómo una persona destruida, pero, al mismo tiempo, fuerte, se las apaña siendo “cautiva”, obligada a este trabajo de “esclavo” en el Centro Piloto de París. Ella se jugaba la vida todos los días. El personaje de Juana es una composición desde distintas mujeres, y me centré en contar qué le pasa a una mujer en estas circunstancias.

2. Vo: El Centro Piloto de París tenía dos metas: una era infiltrar a exiliados y organismos de derechos humanos en Francia y, la otra, promover Argentina en los medios de comunicación franceses, para la organización del Mundial del 78 sobre todo. Compara en la novela el Mundial argentino con los Juegos Olímpicos de Berlín del 36…

E. O.: Lo del Mundial fue una cosa increíble y, lo que cuento en la novela cuando festejan la victoria de Argentina sobre los holandeses, lo viví. Yo salí a la calle con mi marido, que estaba entusiasmado, pero me resultó nauseabundo. Entiendo que los pueblos necesiten alegría, pero, sabiendo lo que pasaba en el país… En fin, el Mundial es un gran negocio… Pero lo que es un recuerdo personal fuerte, es que no podía entender y creer que organizaciones políticas como los Montoneros no estuvieran de acuerdo con el boicot del Mundial.

3. Vo: Y, ¿consiguió muchos datos y testimonios en su investigación sobre el Centro Piloto? E. O.: Se sabe de tres mujeres detenidas que vinieron al Centro Piloto, que fueron usadas como “colaboradoras” para infiltrar a grupos de exiliados. Lo que sí está muy claro sobre esta “agencia de espionaje” es que estaba muy entregada y preocupada por el asunto del COBA (comité de boicot al Mundial). Hablé con François Gèze, ingeniero y activista francés, y que organizó la campaña de protesta contra la dictadura argentina y de boicot al Mundial. Él decía que la opinión pública en Europa se movilizaba en solidaridad con Chile pero ignoraba la situación en Argentina. Los hombres de Massera pensaban que alguien pagaba a los franceses de la COBA, pero no era verdad.

4. En los datos, comprobados, del Centro Piloto, se encontró que Massera quería pactar con los Montoneros un alto el fuego durante el Mundial. Buscaba también convertirse en presidente de Argentina y quería construir una imagen pública alejada de las torturas en Francia. La situación era… ¡una locura! Otro personaje clave de la novela es Elena Holmberg. Es una persona real, que trabajó en la embajada de Argentina, y que estaba de acuerdo con la dictadura. La idea de espiar a los exiliados fue suya, pero, después, Elena se transformó en alguien que molestaba a los grandes negocios de la dictadura. Entonces la mandaron a la Argentina y la mataron.

5. Vo: Y la actualidad argentina se hace eco de su novela, con una de las primeras decisiones judiciales de 2018: la de conceder el beneficio del arresto domiciliario al expolicía Estchecolatz, condenado a cuatro cadenas perpetuas por delitos de lesa humanidad…

E. O.: Entre el momento en el que empecé a escribir esta novela, en 2013, y ahora, la situación de la justicia en mi país ha cambiado mucho. Se debe saber que la justicia argentina llegó donde nunca llegó la justicia en América latina ni en España en referencia a la dictadura. Pero, en mayo del año pasado, se promulgó una ley en la Corte suprema, “el dos por uno”, para reducir los años de condena y salieron medio millón de personas a la calle y tuvieron que parar. Hace un mes pedí una lista de los arrestos domiciliarios y no la conseguí. Creo que hay una devolución de favores y que intentan tapar el asunto, pero va a haber movidas… Ahora tratan a estos criminales como pobres viejecitos, otorgándoles el arresto domiciliario en la zona sur de Mar de Plata…

6. Vo: Como en otras de sus novelas, Doble fondo es una narración con muchas voces…

E. O.: Siempre uso muchos narradores, pero, esta vez, quería que fuera uno solo. Al final no lo hice. Doble fondo es una falsa novela policial pero necesitaba introducir una distancia con toda la cuestión ideológica para mostrar la evolución de Juana. Por eso, deci- dí meter esta larga carta de Juana, que hilvana la narración y las épocas a lo largo de la novela. Así se construye el personaje de una mujer guerrillera, destruida por las circunstancias, pero acostumbrada a luchar… Y que, para sobrevivir, elige vivir en la clandestinidad de por vida.

7. Vo: La novela transcurre en Buenos Aires, París y Saint Nazaire…

E. O.: Yo elegí Saint Nazaire porque los argentinos viajamos mucho, así que… hay argentinos por todos los lados, pero, en Saint Nazaire, ¡no hay ninguno! Pensé que era el lugar idóneo para esconder a Juana. Pensé también en la historia del río, el Loira, como Mar de Plata…

8. Vo: Y, volviendo a la actualidad, ¿qué le parece el actual Gobierno de Macri?

E. O.: Bueno, creo que en Argentina, como en muchos otros países del mundo, el neoliberalismo lo ha tomado todo. Macri, antes de que ganara la presidencia, cuando era alcalde de Buenos Aires, a mí no me molestaba. No lo votaba, pero no me molestaba. Pero ahora, como presidente, no deja de sorprenderme. Estoy muy disconforme con este Gobierno, pero con la oposición también. La educación en Argentina era un ejemplo en toda América latina por ser gratuita, obligatoria y pública. Siempre ha sido un proyecto de gobierno y ahora empiezan a deshilvanarlo todo, a cortar por todos lados. Hubo más de 300 000 personas que desfilaron para protestar, pero los medios de comunicación no hablan de eso…