L HUMANITÉ
LE FIGARO MAGAZINE
ELLE
MARIANNE
ARTE. TV   
ENCRES VAGABONDES
LIVRES HEBDO
ESPACES LATINOS
ROUTARD
L’ARBRE À LETTRES
LE LITERAIRE

 

L HUMANITÉ
Le tango vu du ciel
Pascal Jourdana- 18 janvier 2007
Argentine . Le nouveau roman d’Elsa Osorio est rythmé par cette danse qui guide les pas de tout un peuple à travers le XXe siècle.
Le premier livre traduit en français d’Elsa Osorio, Luz ou le temps sauvage (Métailié), avait frappé par sa grande maîtrise autant que par son thème poignant, emblématique de la période la plus noire de l’Argentine : une jeune femme découvre qu’elle a été enlevée dès sa naissance puis éduquée par une famille appartenant au clan des militaires, coupable d’avoir emprisonné et torturé ses véritables parents. Cette intuition de l’autre comme étant l’un de ses semblables est également un des thèmes de Tango, tout comme l’obstination de son auteur à gratter l’histoire, à remonter aux sources de ce qui fait la personnalité d’un individu, ou plus amplement d’un pays.
Luis et Ana se rencontrent à Paris aux célèbres soirées tango du Latina. Tous deux d’origine argentine, ils vont découvrir qu’un lien familial les unit. S’interrogeant sur une ancestrale haine familiale envers son arrière-grand-père, Hernn Lassalle, grand danseur de tango, Ana, remarquable danseuse elle-même, va accepter de travailler avec Luis pour son film. C’est le début d’une mise en fresque des trente premières années du XXe siècle. L’Argentine, encore en adolescence, vit une période de bouillonnement et d’espérances, une parenthèse insouciante avant que le pays ne sombre « dans une succession de plus en plus sanguinaire de dictatures ». Ces trente années magiques, quand le tango sort des bas-fonds pour devenir, entre les doigts de musiciens géniaux qui préfigurent les grands, le symbole d’un peuple qui rêve de libération, ne sont cependant pas un âge d’or. Des êtres fragiles se confrontent à la cruauté et à l’hypocrisie de ceux qui possèdent richesses et pouvoirs, leurs audaces sont le plus souvent brisées, qu’ils organisent des grèves ou prennent plus simplement le droit d’aimer qui bon leur semble.
Guerre des générations, lutte des classes, chocs idéologiques : l’Argentine est une pétaudière... et le tango en est sa mèche. Car si les riches, les hommes surtout, veulent bien fréquenter cette musique lorsqu’ils s’encanaillent dans les maisons de passe, elle est bannie des foyers. Trop dangereuse pour cette société machiste qui tient le pouvoir, capable de se montrer terrible, de renier amours et enfants pour sauvegarder les convenances. Mais le tango est puissant, il donne force et imagination aux enfants qui se révoltent. Ce sont les femmes essentiellement qui prennent leurs destins en main : Rosa, la militante courageuse qui va devenir la première grande chanteuse de tangos ; Mercedes qui s’affranchit parce que son père, la surprenant à jouer une musique de bordel chez lui, a jeté son piano dans la rue ; Ines même, la mère de Mercedes, réfugiée dans ses romans et ses rêveries pour échapper à l’autoritarisme de son mari... Certains hommes cherchent aussi à sortir du carcan, mais, davantage soumis à la contrainte peut-être, leurs tentatives sont plus timorées. Seul Juan, le compositeur, s’en sort bien. Ses inventions musicales et son indépendance vont apporter de grands changements dans cet immense cabaret qu’est alors l’Argentine authentique, celle où se mêlent noble et vulgaire, où se marient la chair et l’esprit, avec bonheur malgré les excès ou à cause d’eux justement.
Le récit de Tango est complexe, l’auteur passe sans prévenir d’un personnage à un autre, d’une voix narrative à une autre, la principale étant... le tango lui-même ! Celui-ci goûte comment les hommes et les femmes le réinventent à chaque fois, il approuve quand ils l’honorent en brisant des règles trop rigides qu’il ne saurait supporter. « Sans eux, je n’aurais jamais été dansé dans tant de pays étrangers, ni imposé dans les maisons de ces traîtres de Buenos Aires qui me niaient en public après avoir tant profité de moi en privé. » Le tango mène les personnages d’une légère pression de la main, comme le cavalier le fait dans le dos de sa partenaire. Il guide aussi le lecteur, parfois perdu, afin qu’il reprenne ses pas. Le tout est commenté du haut du ciel par les « âmes » des personnages eux-mêmes, résidents désormais de Tango, paradis auquel les meilleurs d’entre eux ont enfin droit. Ils y commentent leurs erreurs, y comprennent combien leurs amours terrestres auraient mérité d’être vécues plus fortement et librement. Ils y retrouvent la sensualité des corps et la vérité des êtres, au son du bandonéon.

LE FIGARO MAGAZINE
SENSUALITÉ DE LA TRISTESSE
Stéphane Hoffmann
03 février 2007
               Le tango disloque la société argentine. Il est interdit dans les bonnes familles. Parce qu´on l´a vue le danser avec Hernán Lasalle, la jeune Asunción est chassée de la maison : une servante ne danse pas avec le fils du maître. Parce qu´elle l´a entendu, la jeune Carlota, 14 ans, refuse d´entrer au pensionnat et se jette á la tête d´un homme marié. Beaucoup plus tard, á Paris, les descendants de ces intrépides pionniers se retrouvent sur la piste de Latina, pour quelques pas de cette danse, qui est déjà une étreinte. Jamais le titre d´un roman n´a mieux épousé son style et son sujet. Le livre d´Elsa Osorio est sinueux et scandé comme un tango. Il mélange avec élégance villes, époques et personnages, glissant de Buenos Aires à Paris et d´un siècle á l´autre. Tout le monde s´y met, on suit plusieurs intrigues, les morts commentent l´action, et le tango lui-même parle. On en a la tête un peu tournée, et c´est un grand plaisir de s´abandonner à un roman bien conduit qui, en arrière-plan, raconte la fin d´une société dirigée par les grands propriétaires terriens, comme la famille Lasalle, et attaquée par la jeunesse révolutionnaire. Sensuel el racé, le livre d´Elsa Osorio a la tristesse déchirante des grandes histoires d´amour impossible.
ELLE . Pascale Frey. 2J janvier 2007
COUP DE CŒUR DANSE POUR MOI, ARGENTINA
Certains romanciers ont des idées formidables. Raconter I´Argentine à travers le tango et de cette danse un personnage à part entière en est une. Un pari osé mais remporté haut la main par Elsa Osorio.
On avait beaucoup aimé son pré décent livre, « Luz ou le Temps sauvage ». Elle s´attaquait à une période critique de I`histoire de son pays, ces années 70 durant lesquelles des certaines d´enfants furent enlevés par les militaires pour les confier à des couples proches du régime. Avec ce nouveau roman, Elsa Osorio brosse un panorama plus large de I´Argentine puisqu´il couvre pour ainsi dire tout Le XX siècle. A ses débuts, le tango était réservé aux bordels et personne n´osait le danser dans la bonne société. Pourtant, peu à peu, il est sorti de son ghetto pour devenir à la mode non seulement à Buenos Aires, mais aussi à Paris. C´est là, d’ailleurs, dans les années 2000, que commence cette histoire : Ana, qui veut tout oublier de ses origines argentines, rencontre Luis, venu en France pour tourner un film… sur  le tango. Les deux jeunes gens s´aperçoivent qu´ils  ont des ces aimés. Et tous deux remontent le temps pour faire la connaissance de ces aïeux hauts en couleur, dignitaires ou femmes de petite vertu, et surtout de ce pays au destin tumultueux. A travers le tango, fil conducteur de cette saga qui court sur quatre générations, Elsa Osorio nous embarque pour un tour de piste endiablé dont on aimerait qu´il ne se termine jamais.

MARIANNE
LE TANGO DES ORIGINES
Clara Dupont-Monod
27 Janvier au 2 février 2007
Comment parler d´un pays sans sombrer dans l´éloge un peu vain ? Comment louer une culture sans l´idéaliser ? Elsa Osorio, écrivain argentin, a trouvé la solution. Elle campe deux personnages, Ana et Luis, qui détestent l´Argentine. Ana danse le tango comme une reine, mais l´Argentine reste le pays qui a emprisonné son père, dissident politique. Luis, lui, fuit la crise économique qui ravage le pays. L´Argentine apparaît sous un jour réaliste : le pays que se laisse manger par les dictatures successives, et qui, malgré la démocratie revenue, pille ses classes moyennes. Pourtant… Ana et Luis se rencontrent sur un air de tango. Avec eux se joignent deux destinées, car leurs familles se connaissent depuis longtemps. Chacune située à un bout de l´échelle sociale, elles se sont mêlées, affrontées, estimées, trahies. Fort de cette découverte, le duo décide de réaliser un film sur ce périple familial. Ce n´est pas seulement leurs origines qu´ils retrouvent, c´est aussi leur pays. L´Argentine surgit dans toute sa violente douceur, pleine d´Elsa Osorio rythme ces retrouvailles. Pas chassés, arabesques, grand écart : les voix des ancêtres se mêlent au récit présent, pour une broderie narrative hors pair. Un livre en équilibre, subtil et périlleux, qui danse comme il parle.

 

ARTE. TV   Sélection livres Alexandra Morardet
Deux histoires familiales liées par l’amour du tango
12  janvier 07
Ana et Luis se rencontrent à Paris, au Latina. Réunis par la danse, ils vont sceller une collaboration qui va les emmener dans leur passé familial et romanesque.
De 1897 à aujourd’hui, à travers les destins de personnages passionnés, c’est l’histoire du tango qui se révèle. Des cabarets populaires aux antichambres des maisons bourgeoises, la danse lie deux familles, aux antipodes l’une de l’autre.
Le père d’Ana, profondément blessé par ses années d’emprisonnement en Argentine, n’a jamais rien révélé de son histoire familiale. Luis de Buenos Aires, se démenant pour réaliser un film, va dévoiler à Ana, débord récalcitrante, la réalité de sa famille et de ses ancêtres, à travers quelques personnages primordiaux, comme Hernàn, son arrière grand-père. Fils de bonne famille, Hernàn Lasalle, merveilleux danseur de tango va initier une jeune femme, Asunsion, l’arrière-grand-mère de Luis, à cet art interdit, qu’elle transmettra à son fils, un célèbre pianiste et compositeur de tango.
Les histoires d’amour sur plusieurs générations lient inévitablement les protagonistes et vont de pair avec la passion du tango.
Les époques s’entremêlent et à Tango, les langues se délient. Tango, c’est l’endroit où les amoureux du tango passent l’éternité ; ils regardent leur arrières-petits-enfants vivre et commentent parfois leur passé. Observateurs extérieurs, ils ponctuent de leurs dialogues le récit historique.
Le narrateur est le tango. Il s’adresse aux personnages, leur rappelle l’importance qu’il a eu dans leur vie. Le principe narratif est original.
Tango, épousant les contours du grand romanesque, est une ode à cet art de vivre et à l’Argentine.
De l’opulence du début du siècle, au coup d’état de 1930, jusqu’à la crise économique en 2001, Elsa Osorio nous plonge dans un Buenos Aires aux mille facettes, qui vit au rythme du tango.


ENCRES VAGABONDES. Magazine
Isabelle Roche
21 février 2007

Au tout début il y a la musique et la danse – le tango. Un jeu de regards entre Luis, Argentin de passage à Paris, et Ana, Française d'origine franco-argentine, puis un tango dansé ensemble au Latina, où chacun en apprend suffisamment sur l'autre pour que la conversation s'approfondisse et que naisse l'envie de se revoir. Ana est universitaire, fiancée à un courant d'air, Luis est cinéaste, célibataire. Ana est une Lasalle, un nom qui eut sa part de gloire dans la petite communauté des grands propriétaires de bétail ; Luis est le descendant de Juan Montes, un célèbre compositeur de tangos des années 30. Lui est amoureux de Buenos Aires, elle fâchée avec l'Argentine dont le régime, trente ans auparavant, a emprisonné son père pour délit d'opinion, et avec sa famille paternelle : son père a été abandonné par son propre père, qui haïssait les "subversifs". Puis Luis et Ana découvrent que des liens très anciens, remontant aux dernières années du XIXe siècle, nouent l'une à l'autre leurs familles : l'aïeul de Luis était le fils d'Asunción, femme de chambre d'Inès Lasalle – la sœur d'Hernán, le père de ce César tant exécré qui n’a pas hésité à laisser emprisonner son fils...
Voilà donné le coup d'envoi d'une vaste fresque familiale qui va déployer, pendant plus de quatre cents pages, une myriade d'histoires d'amour, les unes contrariées pour cause d'interdits sociaux – une femme de chambre ne saurait prétendre épouser un "fils de famille" pas plus qu'une "fille de famille" ne peut rêver de se marier avec un simple joueur d'orgue de Barbarie – les autres vouées à l'échec parce que sous-tendues par les affres des passions, quelques-unes enfin vécues pleinement. L'on trouve des noces arrangées, des enfants nés hors mariage, des relations adultérines – et des désespoirs qui vont jusqu'au suicide ou à la lente immersion dans la folie.
Accrochés à ces vies tumultueuses, des personnages aux caractères affirmés dont les sentiments, les émotions, les incertitudes et les emportements sont rendus par une écriture maniant une palette riche et subtile. Les protagonistes sont dépeints de telle manière, et leurs destinées brossées avec tant d'allant que l'on éprouve d'emblée une très puissante empathie à leur égard – on ne songe plus qu'à découvrir ce qu'ils deviennent... Asunción connaîtra-t-elle l'amour dans les bras d'Hernán ? Et Inès ? Pourra-t-elle suivre Miguel ? Qui de l'amour ou de la loi des classes sociales l'emportera ? Juan deviendra-t-il célèbre ? Retrouvera-t-il Rosa ? Ana et Luis vont-ils finir par s'accorder ? Le projet cinématographique de Luis verra-t-il le jour ? Quelques questions parmi tant d'autres qui obnubilent le lecteur et le poussent à tourner les pages l'une après l'autre sans plus voir les heures passer. Voilà pour la force purement romanesque de ce livre. Dût-il n'être que cela – un roman "à personnages" brassant mélodrames et tragédies avec ce qu'il faut de maîtrise pour ne jamais sombrer dans le pathos – Tango serait déjà une belle réussite. Le travail formel qui caractérise l'écriture le place bien au-delà de cette ligne de flottaison qui distingue les romans simplement "bons" de ceux qui offrent un véritable intérêt littéraire.
Mais avant de s'intéresser de plus près aux virtuosités d'écriture dont a usé Elsa Osorio, il faut préciser que le fond du récit ne se limite pas aux histoires croisées de ses protagonistes : s'y racontent aussi deux zones de l'Histoire qui se regardent et s'interpénètrent – l'histoire du tango depuis sa naissance et celle de l'Argentine en tant que pays – ainsi que la genèse et le développement, en une très habile mise en abyme, d'un projet de film sur le tango dont le sujet et la structure ressemblent trait pour trait à ceux du livre qu'on est en train de lire...
Luis ne croit pas que le véritable protagoniste du film soit Juan, ni Asunción, ni Hernán, ni le joueur d'orgue napolitain, ni le compadrito, ni l'entraîneuse, qui ne manquera pas d'être là, mais le tango, le tissu de toutes ces relations complexes, le rassembleur de toutes ces différences.
À cette matière brute que l'on pourrait dire marbrée répond une construction beaucoup plus complexe que ne le laisserait supposer la division du texte en parties et en chapitres. À l'intérieur de ce découpage des plus classiques se cache un entrelacs serré de voix changeantes, mêlant monologues intérieurs, passages narratifs, style indirect libre, avec parfois l'irruption, telle une éminence brusque dans un terrain plat, d'une apostrophe, d'une interpellation, d'une formule d'adresse. Pour ciseler davantage encore ces figures, l'on voyage en va-et-vient continuels dans les différentes époques – le "présent" de la relation entre Ana et Luis, le "passé" de la dynastie Lasalle et de la famille d'Asunción – et l'on achève de s'envertiger au gré des temps grammaticaux, tantôt présent, tantôt passé simple, tantôt futur parce que ces jeux tous azimuts demandaient d'être pimentés de quelques anticipations... Du très grand art que rehaussent, non sans humour, ces petits clins d’œil narratifs que sont ces voix défuntes venues de Tango, le paradis des "gens du tango" qui ont réglé leur vie sur cette musique, et les soudaines prises de parole... du tango lui-même.
Cette étreinte, c'est moi, Tango, c'est aussi simple que tu le sentais, Hernán, en ce temps-là. On a passé des années à débattre sur mes origines et mes causes, mon nom et mon métissage, à disserter sur mes aspects secondaires, alors que la seule chose importante, celle qui me fonde, c'est cette étreinte.
Elsa Osorio transfigure la saga historico-familiale, un genre si consensuellement romanesque qu'il finit par contenir, pour certains lecteurs, l'essence même du mot "roman". Elle ne se contente pas d'une narration polyphonique – procédé somme toute assez banal aujourd'hui : elle joue avec une maestria hors du commun des niveaux temporels et des postures narratives, creusant encore les reliefs de son récit en introduisant les voix "supradiégétiques" du chœur des morts et celle du tango personnifié. Ne manquons pas au passage de saluer le travail du traducteur, qui a su rendre en français la haute technicité de cette écriture. Les changements de narrateurs, d'époques, de lieux gardent leurs complexités, parfois perturbantes – d'autant que les personnages sont très nombreux et que les prénoms se retrouvent d'une génération à l'autre. Mais par le vertige même qu'ils provoquent, ces glissements incessants donnent à ce roman tout son charme : l'on s'y engouffre comme dans une danse endiablée qui, terminée, laisse sans souffle – et si heureux – ceux qui s'y adonnent.


LIVRES HEBDO
1º décembre 2006

Véronique Rossignol
TANGO PARAISO
Un siècle de l´histoire de l´Argentine à travers le destin de deux familles avec le tango pour maître de ballet.
Ana et Luis, la trentaine, sont deux Argentins qui se rencontrent à Paris en 2000 à la milonga (le bal tango) du cinéma Latina, i´un des lieux de la capitale où se retrouvent tous les aficionados. Elle, sociologue, ne veut rien connaître du pays de son père qui a rompu avec sa famille et s´est exilé. Lui, cinéaste, a laissé derrière lui Buenos Aires et l´Argentine face à une très grave crise. Ils se découvrent des parentés : elle des vient conseillère artistique d´un film qu´il prépare autour du… tango, et ils plongent ensemble dans leur histoire commune. Après Borges et Cortazar, Elsa Osorio se saisit à brasle-corps du plus beau cliché, du plus séduisant produit d´exportation de son pays : le tango. Elle retrace avec ampleur la saga de deux familles (les Lassale de l´aristrocratie terrienne et celle plus modeste de Juan Montes, compositeur de tango), quatre générations dont les trajectoires se croisent et s´entrelacent comme les jambes des danseurs de tango. De « Tango », « le ciel du tango », sorte de paradis imaginaire où se retrouvent tous les disciples les plus dévoués à l´art, les aïeuls de Luis et Ana suivent les aventures de leurs descendants tout en commentant les épisodes de leur propre vie. Tandis que le tango lui- même, véritable personnage dans ce roman, intervient á la première personne. Elsa Osorio évoque la genèse se cette danse métissée, née sur les rives de Rio de la Plata, dans les bars interlopes des faubourgs, licencieuse, interdite de séjour dans la bonne société puis devenue respectable après avoir conquis Paris, dans les années 1920, et le monde entier. Le tango « rassembleur de toutes ces différences », fondant des influences complexes, les natifs et les immigrants, l´Europe et l´Amérique, que la romancière voit comme une métaphore de l´ histoire tourmentée et de l´identité argentines. Explicitement sexuel, ou au contraire d´une sobriété concentrée, quelle que soit la façon de l´exécuter, le tango est avant tout un « abrazo », une étreinte, affirme Elsa Osorio qui communique sa dévotion pour cette danse de désir que la romancière Silvina Ocampo, femme de Bioy Casares, définissait ainsi : « le tango, c´est se réjouir d´être triste », comme une sorte  de version plus désespérée, plus violente de la saudade portugaise, où se mêlent la nostalgie de I´exilé, et celle du temps qui fuit, des amours perdues…
Moins dramatique que son précédent livre traduit en français, Luz ou le temps sauvage, qui revenait sur la période sombre de la dictature en Argentine durant les années 1970, mais toujours attachées à regarder le passé de son pays dans les yeux, par l´intermédiaire de la fiction, Elsa Osorio conduit un feuilleton terriblement romanesque, 492 pages de pages de passion, menèes la main fermement plaquée dans le dos de lecteur, avec l´autorité souple, la fougue contenue du danseur de tango.

 

ESPACES LATINOS MARS-AVRIL 2007
Une Saga Argentine
Christian Roinat
« Après une sérieuse séance de tango, filles et garçons se connaissent mieux. Cette phrase, charmante et apparemment naïve, écrite en 1912 par une romancière française pourrait parfaitement résumer le grand roman de Elsa Osorio. Tango nous transporte de Paris à Buenos Aires et nous fait vivre à la fois les petites histoires d´une foule de personnages et la grande histoire argentine.
Tango, dommage que le titre français soit aussi peu parlant, Cielo de tango étant le titre original, est une véritable épopée que vivent des gens finalement ordinaires. Paris au début du 21 e siècle, Buenos Aires à la fin du 19e, un cinéaste et une jeune universitaire en France, des bourgeois et des ouvriers, militants politiques en Argentine. Le récit alterne les scènes intimistes et les grands mouvements sociaux, les bonheurs profonds et les peines que l´on garde pour soi. Comme dans les feuilletons populaires, deux familles et trois générations sont en présence, s´affrontent et se rapprochent, se déchirent et s´unissent. Des hasards parfois étranges permettent des rebonds inattendus, bref, on est immergé dans cet univers qui reprend la veine de mélo, mais qui ne manque jamais de profondeur.
Le rapport entre les deux univers, Paris et Buenos Aires, se fait par l´intermédiaire du documentaire que veut tourner Juan, cinéaste argentin, descendant d´un fameux compositeur. Ana, fille d´un Argentin victime de la dictature, qui vit en France où elle est sociologue, accepte de participer au projet. La famille d´an, un siècle, a vécu la naissance de phénomène nouveau avec un mélange d´attirance et de mépris. Image de cette casse éblouie par les modes et les goûts changeants de la bourgeoisie parisienne hésitant plusieurs années pour la jeunesse ou la musique que va envahir les salons.
Oui, « filles et garçons se connaissent mieux », mais cela est vrai aussi, en Argentine, pour les riches et les pauvres. Le tango devenant peu à peu le lien profond qui va unir un pays entier. La psychologie des nombreux personnages est assez riche et nuancé por qu´ils soient à la fois représentatifs de leur classe et tpujpors humains. Le lecteur s´attache à eux ou les déteste, comme dans un tango chanté.
Quant á l´histoire de l´Argentine, elle nous est racontée clairement, à travers les rapports qui se tissent entre ces gens ordinaires. Mais Elsa Osorio fait bien mieux que raconter simplement une saga familiale, elle joue, et elle le fait très bien, avec le style et le rythme. Constamment, en reproduisant avec l´écrit ce que sont les syncopes du tango, elle change de tempo, d´atmosphère, en changeant de narrateur ou (plus original) de destinataire de son récit. Cela surprend le lecteur, l´oblige à garder le fil, à devenir celui qui, dans la danse, se laisse rôle, devient lui aussi un élément de la création.
Une autre excellente idée est de ponctuer l´histoire pas des commentaires, souvent drôles, venant d´un au-delà qui serait une espèce de paradis du tango. Des personnages du roman, qui ont vécu dans les années 1880 les débuts du phénomène nouveau et disent avec ironie ce qu´ils pensent de la façon de vivre de leurs descendants ou de l´évolution de leur tango. S´il existe en France quelqu´un qui ne serait pas encore convaincu que tango et Argentine ne font qu´un, ce roman lui est dédié.


 

ROUTARD
Dans son dernier (et remarqué) roman Luz ou le temps sauvage, Elsa Osorio s’attaquait, à travers l’histoire d’une famille, à une page sombre de l’histoire de son pays : la dictature des généraux argentins de 1976 à 1983 et la terrible histoire des desaparecidos. Son dernier opus, Tango, apparaît encore plus ambitieux. Osorio y retrace l’histoire de Buenos Aires et du tango en racontant la saga de deux familles que tout oppose : bref, une gageure.
Le roman débute au Latina, à Paris. Ana, une Française d’origine argentine, rencontre Luis, un réalisateur argentin venu en France chercher des financements pour un film. Coup de foudre, ou presque, entre ces deux inconnus qu’un projet de documentaire sur le tango va réunir. En travaillant sur ce film, Luis et Ana vont découvrir qu’ils ne sont pas si étrangers que ça l’un à l’autre. Leurs histoires familiales se sont déjà croisées sur fond de tango, justement, dans le Buenos Aires du début du 20e siècle. A l’époque d’avant les dictatures, quand l’Argentine était une terre promise qui attirait des immigrants venus de partout...
Luttes sociales et amours intenses, répression politique et trahisons intimes, Tango mêle la petite et la grande histoire au cours d’un récit complexe où l’auteur change d’époques, de narrateurs et d’espaces. Elsa Osorio brosse un (trop ?) vaste tableau de son pays, soutenu par une narration chorale dans laquelle le tango lui-même a son mot à dire. Des quartiers mal famés de La Boca aux salons parisiens, il est bien entendu le personnage principal du roman, tant il semble guider les personnages auxquels il sert de lien. Le lecteur, quant à lui, a parfois l’impression de rester en dehors de la piste de danse.

ENTRETIENS
L’ARBRE À LETTRES.

Annabelle Canastra
30 janvier 2007

Dans votre livre, nous les français et Paris sommes à l'honneur, terre
d'escapade où d'exil pour certains de vos héros et notamment pour le tango,
qui trouve chez nous des lettres de noblesse. Des bas - fonds de Buenos Aires
aux plus grands salons parisiens, le tango, danse et musique, interdit dans
les milieux aisés argentins trouve chez nous une toute autre place. Comment
expliquez- vous un tel renversement? Cela me fait penser au fado des
portugais qui des quartiers pauvres de Lisbonne se retrouve à l'étranger être
écouté principalement dans les milieux intellectuels.
La France representait la culture, le bon goût, tout ce qui était a la mode à Paris, les Argentins essayaient de l’imiter; c’est la raison pour laquelle les Argentins étaient étonnés quand ils ont appris qu’en France on dansait le tango, une danse interdite, des gens vulgaires et des maisons closes.  C’est un argentin tres beau et tres cultivé, Ricardo Guiraldez, excellent écrivain (un de ces privilégiés qui passait sa vie entre Buenos Aires et Paris) qui a dansé le tango pour la premiere fois dans un salon parisien en 1910. Il adorait le tango et le dansait tres bien, ce n’était pas un hipocrite comme la plupart des hommes de sa classe. Le tango a séduit ce soir là chez Madame (la femme du chanteur Jean Reské), et peu de temps apres le tango s’est répandu dans divers milieux, il est devenu une sorte de fièvre, tout le monde le dansait, des gens les plus hétéroclites, des grands salons aux “dancings” populaires. Le president de la Republique Raymond Poincaré a dansé le tango avec sa femme. Je crois que pour les français le tango était simplement une danse exotique, chargée de sensualité, et que, au-delà des snobismes, s’ils l’ont reçu les bras ouverts c’est parce qu’ils avaient besoin de cette étreinte, parce que répondait a un goût secret et profonde de la societé française.  C. Flétour a écrit “Des hommmes et des femmes farouches, aux vies et aux coeurs meurtris balancent entre le fol espoir et le désespoir, et le tango a la couleur du bitume et l’odeur de frites. Et c’est peut-etre justement là, chez ce public populaire qui fait l’univers de la Piaf, que le tango conseve une partie de son âme”

Que pensez-vous de ce que le tango est devenu? Carlota, un de vos très
beaux  personnages de femme, semble perplexe face aux salons parisiens. Au
sujet du tango, elle dit ceci: "On voulait le codifier, lui imposer des
règles, l'édulcorer, le lisser, le sophistiquer, le rendre décent? Que les
gens le dansent comme ils en avaient envie, de la façon qui les rendait
heureux."  Ce côté "chic" a t-il blessé le tango dans ce qu'il a de plus
humble et de plus libre? Fallait-il le garder secrètement dans les bordels
et ces rues pauvres de Buenos Aires, comme une arme de liberté, qui
offrait aux plus pauvres leur minute de paradis?
Je ne crois pas que le tango ait perdu de son authenticité par sa reconaissance française, au contraire, il en a plutôt gagné et ce phénomène a poussé les Argentins a l’accepter, dans toutes ses contradictions. Le tango n’était pas seulement interdit dans des milieux aisés aussi dans les “conventillos” où vivaient les inmigrants pauvres. C’était la indécence, son côté subversif qui n’etait pas accepté. Et seulement le temps et l’évolution de la societé métisse lui a permis de s’installer. Même si les français ont essayé de codifier le tango et de lui faire subir un sérieux “nettoyage” a la douane en tenant de le rendre décent, le tango n’a rien perdu, parce qu’on le danse comme on veut et les improvisations ne pourront jamais être codifiées. 

À travers le tango, ce n'est pas seulement les pauvres et les riches
qui se rencontrent clandestinement, mais c'est aussi l'occasion pour vous de
nous parler des argentins et de leur pays, de leurs combats politiques, des
moeurs, de la situation de crises et des changements. Était-ce  pour vous,
l'occasion de nous rappeler que derrière le tango, il y a tout un peuple
fait de luttes et de rêves?

Efectivement, j'aime le tango mais ce n'est pas l'histoire du tango qui m’
interesse de raconter, si non l'histoire d'une societé en formation, et le
tango est une danse méttise qui symbolise les mélanges d'origines de notre
societé. Je me suis servi du tango pour raconter l'histoire constitutive d'un peuple,
avec toutes ses contradictions, ses luttes et ses rêves. 

Tous vos personnages, hommes et femmes, sont attachants surtout dans
leurs différences. Mais avez- vous une préférence pour l'un deux? Vous
êtes-vous inspirée d'histoires et de légendes familiales entendues dans
votre enfance tout comme Luis et Ana qui baignent entre secrets et
anedoctes?
Je préfère Carlota, Rosa. L’image de Carlota est venue d'un tableau que j'ai vu à
"La botica del ángel", une sorte de musée du tango. Elle était la fille de Laura, une  femme très connue par son salon (ou bordel). L’histoire de Carlota est une fiction qui me permait de créer un personnage de femme qui n’est ni une prostitué ni une mère, les deux possibilités pour les femmes de l’époque. Il y a certaines histoires que j'ai entendue raconter dans ma
famille, quand j'étais petite: j'ai appris que mon père avait un cousin qui
a été assassiné par une femme le jour de son mariage. Je savais - ou j’
inventais cela parce que je ne crois pas qu'ils m'ont raconté cette histoire,
ce n'était pas le style de ma famille- que cette femme était son amour
secret et je savais dès le début que l'histoire de Francisco et Yvonne
allait finir comme ça. Il y a un tango très connu qui s'appelle
Madame Yvonne.  J'avais un arrière oncle qui était marié avec une femme française, qui n’était pas comme Yvonne, Leonor la represente dans le roman. Hernán est une mélange des gens que j’ai connus quand j’etais petite, c’est peut être pour cela qu’il est symtpathique même si je juge un peu se côté parasite. Et phisiquement Hernán, l’arriere-grand-pére d’Ana, et Hernán, le père d’Ana, sont des images très claires pour moi: celle de mon père. Mais pour êrte franche, mon pere n’était ni l’un ni l’autre, mais il était beau comme ces deux personnages. Voilà. 
Le dictateur chilien, Ernesto Pinochet, vient de mourir sans avoir eu
de procès. Sa mort, nous rappelle non seulement les épurations faites au
Chili mais aussi en Argentine, au temps de tous ces généraux tortionnaires.
Que gardez-vous de tout cela et quel message avez- vous envie de donner aux
jeunes
argentins?
J’aurais préferé que Pinochet meurt une fois que le poids de la justice fut tombé sur lui, et qu’il paie pour ses crimes dans une prison normale, mais malgré tout, des qu’il a été détenu à Londres, une énorme avancée a été faite pour la justice si bien qu’il est rentré en Argnetine. La societé international a appris beaucoup de choses, et elle a modifié son jugement et condammé l’assassin. Et il y a pas mal de Pinochet qui son encore vivants. Il y a trois mois en Argentine on a condammé par la premiere fois en Amérique Latine à un tortionnaire, Etchecolatz, par génocide; c’est le premier d’une longue chaine d’assassins que seront bientôt emprisonnés. C’est la lutte de plus de 30 ans de beaucoup de personnes, et dès le debut de la mobilisation des HIJOS (enfants de disparus) qui ont joué un rôle très important dans la societé argentine. Je crois que la plupart de jeunes en Argentine veulent savoir la vérité de ces années sauvages, et vont lutter pour la justice.
L’intention de ce roman “Tango” est, comme d’habitude, la récupération de la mémoire collective. Nous avons connu une époque où nous étions riches, au large sens du terme, nous avions un projet pour notre pays mais les coups militaires, appuyés par certains civils, nous avons été conduits à la pauvreté, aussi au large sens du terme. Mais nous avons aujourd’hui toutes les possibilités pour changer cette situation.

 

LE LITERAIRE. Isabelle Roche. 10.1. 2007
Le tango comme un roman, et la danse comme la vie avec Elsa Osorio
En janvier dernier, Elsa Osorio séjourna quelque temps à Paris afin de promouvoir son roman Tango. Emportée par ce récit brillant et quelque peu vertigineux, je profitai sans hésiter d'une occasion qui m'était offerte de la rencontrer. L'entretien eut lieu dans les salons de l'hôtel d'Aubusson, à Paris – une demeure du XVIIe siècle aménagée aux normes exigées par un hôtel 4 étoiles. Les authentiques tapisseries d'Aubusson qui ornent les murs, les revêtements de sol, les fauteuils, guéridons et tables qui occupent les espaces de réception exhalent tous ce souffle subtil que seuls dégagent les objets chargés d'années – voire de siècles – qui intimide un peu et invite, sans que l'on s'en rende vraiment compte, à parler bas, à se déplacer à pas de loup. Entre deux séances photos, et malgré un emploi du temps que je devinais bien rempli, Elsa Osorio parla longuement du tango, de l'Argentine, de son travail de romancière... Son français roulé dans les harmonies de la langue espagnole, sa voix rauque de fumeuse confèrent à sa diction qui articule les mots avec soin un charme hypnotique ; son regard franc et mobile, ses mains qui dessinent sans cesse d'élégantes arabesques font qu'on l'écoute avec passion.
Je pense à l'étrange magnétisme qui lie l'un à l'autre les danseurs de tango, et je me dis qu'il ne pouvait être question d'autre chose que de magnétisme en présence d'une danseuse de tango...


Vous avez fait beaucoup de recherches pour ce livre – combien de temps celles-ci vous ont-elles demandé, en dehors du travail d'écriture purement romanesque ?
Elsa Osorio:
Je m'étais déjà intéressée à l'histoire du tango au début des années 1980 et je l'avais étudiée d'assez près pendant à peu près deux ans – j'avais notamment interviewé beaucoup d'artistes et d'amateurs qui avaient vécu les débuts du tango, et qui sont morts aujourd'hui. J'avais donc amassé un certain nombre de documents, et cela m'a déterminée à écrire ce roman. A partir du moment où j'en ai commencé la rédaction, il m'a fallu en tout six ans de travail pour le terminer – d'autant que je continuais d'aller à la pêche aux informations pendant que je rédigeais le roman : j'avais toujours besoin d'un détail supplémentaire, d'une précision qui me manquait... Je dois dire que je me suis un peu perdue dans mes recherches, qui se sont étendues bien au-delà du tango stricto sensu. Par exemple, j'ai lu beaucoup de journaux, de magazines féminins datant de l'époque où j'ai situé mon roman – en gros les trois premières décennies du XXe siècle. J'ai aussi consulté les annuaires téléphoniques – les noms des rues et des quartiers de Buenos Aires changeaient sans cesse – et ils m'ont permis d'employer les noms exacts aux bonnes périodes. Grâce à eux, je disposais également d'informations d'ordre sociologique à propos des habitants : je savais qu'il y avait là un coiffeur et, à côté, telle ou telle boutique... J'avais ainsi une idée exacte de l'environnement dans lequel je plaçais mes personnages. Il y a eu beaucoup de mouvements de population ; j'ai pu les suivre grâce aux annuaires et les consulter a été un très grand plaisir. Procéder de la sorte a été ma façon de m'immerger dans le contexte de l'époque dont je voulais parler dans mon roman ; bien sûr, je n'ai pas utilisé l'intégralité des données – je voulais écrire un roman, pas une encyclopédie ; au fond le tango est avant tout un prétexte romanesque pour raconter l'évolution d'une partie de la société argentine à une certaine période – et j'ai encore sous la main des masses d'archives considérables sur l'histoire de Buenos Aires et du tango.

Vous dites que le tango est un prétexte romanesque. Pour quelle raison vous a-t-il paru être le mieux à même de supporter la vaste architecture de votre roman ?
Essentiellement parce qu'à la période où j'ai voulu situer mon roman – la fin du XIXe siècle jusqu'au début des années 30 – il m'a semblé que le tango, de par ses origines et la façon dont il s'est répandu dans les différentes couches sociales, était le phénomène culturel le mieux adapté à la convocation de personnages issus d'horizons et de milieux sociaux très divers.
Le tango n'a pas ses racines dans les classes laborieuses, il est né dans les faubourgs, chez les marginaux : c'est dans les bordels qu'on a commencé à jouer cette musique et à la danser. Il s'est ensuite propagé dans les strates supérieures de la société par l'intermédiaire des messieurs de famille qui venaient là pour s'encanailler. On jouait aussi le tango dans les cours de certains conventijos – de grandes maisons où les gens vivaient jusqu'à huit dans une seule chambre – mais certaines figures étaient interdites à la danse parce qu'elles étaient considérées comme obscènes. Le tango est apparu en France en 1906 mais ce n'est qu'à partir de 1910 qu'il s'est vraiment diffusé, grâce à quelques riches Argentins qui partageaient leur temps entre Buenos Aires et Paris, et qui ont osé danser le tango dans les salons mondains. De là, le tango a gagné les guinguettes et les dancings. Dès lors, cette musique et cette danse ont "pris" un peu partout. L'engouement des Européens a stupéfié les Argentins, qui, du coup, ont commencé à accepter le tango et à ne plus le tenir pour interdit. Le plus curieux est la façon dont les immigrants se sont approprié le tango ; il était toujours en vogue dans les maisons closes et les lieux marginaux, mais on s'est mis à le danser dans les associations d'immigrants – les "amicales" italiennes, grecques... – et, cette fois, les danseurs étaient des gens du peuple. L'oligarchie des grands propriétaires de bétail a été, elle aussi, gagnée par le tango et cela a entraîné la création d'écoles spécifiques pour que les filles de ces familles riches et détentrices du pouvoir apprennent à danser le tango.

Votre roman est écrit d'une prose très virtuose, qui joue sans cesse sur les changements de narrateurs, d'énonciateurs et de points de vue, vous passez d'une époque à l'autre et développez en parallèle deux grands cycles narratifs auxquels vous adjoignez des récits secondaires... Est-ce votre manière habituelle ou bien avez-vous expérimenté dans Tango une nouvelle façon d'écrire un roman ?
C'est habituel chez moi que d'adopter successivement le point de vue de plusieurs personnages – même si je conserve la troisième personne, je donne à voir le récit de plusieurs points de vues différents ; je me glisse dans un narrateur, puis dans un autre... et ainsi de suite. L'instance d'énonciation est comparable à l'objectif d'une caméra qui se déplace de façon à montrer divers angles d'une scène. Je trouve que ce procédé "multifocal" est celui qui convient le mieux pour raconter, comme c'est le cas dans Tango, une histoire qui implique de nombreux protagonistes, issus de surcroît de milieux sociaux, idéologiques, très divers et qui évoluent dans une société en pleine mutation, chargée de contradictions. Il y a, dans ce roman, un point de vue un peu à part : celui représenté par les voix venues de Tango, un paradis hors du temps où sont rassemblés les personnages de l'histoire après leur mort. Cela me permet d'offrir une sorte de "vue en surplomb" sur un récit qui joue sur deux temporalités, les trente premières années du XXe siècle, et l'époque actuelle ; les défunts conversent, et les bribes de leur conversation surviennent à des moments très précis du texte ; ces voix interrompent la narration selon certaines lois et elles ont, par rapport au déroulement du récit, un rôle équivalent à celui du Chœur dans le théâtre antique.
En fait ces voix venues de Tango proviennent d'un jeu auquel je me livrais en marge de la rédaction du roman : pour me détendre, je m'amusais à écrire ces échanges entre les personnages décédés. Puis j'ai réalisé que ces dialogues faisaient vraiment partie du roman. Alors je les ai conservés mais en les retravaillant et en les insérant dans le récit selon certaines lois de façon à leur donner un vrai rôle narratif. Faire parler les morts est un motif propre à la littérature fantastique – les tout premiers textes que j'ai écrits appartenaient à ce registre, je me suis ensuite intéressée davantage à l'Histoire, à la mémoire collective – mais ici, ces "morts" sont plutôt des avatars du narrateur que de vraies créatures de l'au-delà. Ces voix de personnages défunts sont comme un clin d’œil ludique au genre fantastique, un jeu que je me suis autorisée dans un roman réaliste – non seulement réaliste mais historique, basé sur des faits réels et des personnages authentiques. Comme j'ai interdit à mes personnages de vivre certaines choses par respect de la vraisemblance – par exemple certaines relations amoureuses étaient inconcevables dans le Buenos Aires du début du XXe siècle – j'ai eu l'idée de rassembler dans ce paradis, après leur mort, tous ceux d'entre eux qui dans le roman avaient vécu leur vie avec tout le courage qu'exige la passion du tango ; ils ont, à mes yeux, gagné le droit d'accéder à Tango, où règne la joie éternelle, où l'on peut danser le tango sans retenue et jouer du bandonéon sans s'arrêter....

Quelle est la part de réalité historique dans votre roman ?
Les membres des deux familles dont je raconte l'histoire sont fictifs ; je leur ai donné des noms fictifs pour ne pas avoir de problèmes avec telle ou telle famille de propriétaires terriens encore très puissante aujourd'hui. Mais ces deux familles ont été imaginées à partir de données avérées, les attitudes de leurs membres, leurs réactions, leurs comportements sont conformes à ceux qui avaient cours à l'époque où ils évoluent. Tous les événements historiques auxquels je fais référence dans le roman sont réels. En ce qui concerne les gens du tango, Juan Montès n'a pas existé mais les musiciens des divers orchestres dont il a fait partie, eux ont existé – ma créativité de romancière s'est juste amusée à recomposer ces orchestres... Quant à Rosa, la chanteuse, elle n'est pas un personnage historique mais une synthèse des premières chanteuses de tango. J'ai étroitement mêlé histoire et fiction, même lorsque des personnages authentiques interviennent – par exemple, quand je raconte qu'Isadora Duncan a dansé juste vêtue du drapeau argentin, ça s'est réellement passé, et ça a suscité un énorme scandale. Mais j'ai inventé de toutes pièces la scène où elle dîne avec les personnages de mon roman.

Pourquoi avoir interrompu l'évocation du passé aux années 1930?
Parce que 1930 est l'année du premier coup d'Etat militaire. C'est une période de très grande richesse, sur les plans économique et culturel. Il y a eu un gros afflux d'immigrants, venus de tous les coins du monde ou à peu près. Buenos Aires a beaucoup changé; elle est devenue une véritable métropole, et le tango une sorte de symbole, qui allait accompagner pas à pas l'évolution de cette société très mélangée où les nouveaux arrivants devaient s'agréger aux créoles. Je précise qu'en Argentine, ce que recouvre le mot "créole" est assez compliqué. Le terme désigne, d'une façon générale, tous ceux qui sont installés dans le pays depuis longtemps. Mais il faut distinguer parmi eux les descendants des colons espagnols, et les Indiens. Or en Argentine, on ne parle jamais des Indiens en tant que "créoles", on les appelle "les gens de la province", ce qui ne veut rien dire! Cela revient à nier la population indienne, ce qui est un énorme mensonge. Les deux familles dont je raconte l'histoire dans Tango – qui sont deux familles créoles, séparées socialement, si l'on veut, par le nombre de vaches que l'une possède et l'autre pas... – sont, elles aussi, marquées par cet afflux d'immigrants, à travers notamment les personnages d'Yvonne, la Française, et d'Igor, le Russe.

Vous évoquez le tango, les passes, les attitudes des danseurs avec une extrême précision – et beaucoup de finesse poétique. Vous allez jusqu'à faire du tango un personnage, un narrateur doué de parole. Cela semble témoigner d'une expérience de cette danse, de cette musique, très intime. Dansez-vous le tango ?
Oui – et avec beaucoup de plaisir ! Mais il n'a pas fait partie de ma jeunesse ni de mon adolescence – à cet âge-là, j'écoutais les Beatles (rires)... Pourtant il était là, bien présent, j'en entendais à la maison, par exemple il arrivait que mon père se mette à chanter un tango de temps en temps. Le tango appartient aux Argentins comme une tradition. Quand j'ai quitté le pays, à 16 ans, à l'occasion du traditionnel circuit sur le Vieux Continent, où l'on doit avoir "tout vu en deux mois"..., je me trouvais en Italie la première fois que j'ai entendu un tango en Europe, et cela m'a beaucoup émue même si cette musique ne faisait pas à proprement parler partie de mon univers musical à ce moment-là. Quelques années plus tard, je me suis jointe à des amies étrangères qui prenaient des cours de tango à Buenos Aires ; je suis allée voir comment ça se passait dans une milonga – c'est le nom donné aux lieux où l'on danse le tango – et je me suis rendu compte que les gens dansaient sans aucune nostalgie. J'ai alors commencé à m'intéresser au tango de façon assez "intellectuelle", je voulais comprendre ce qu'il signifiait sur le plan sociologique, connaître son histoire... etc. et le tango m'a littéralement prise. J'ai également été frappée par la diversité des gens qui dansaient, avec un même enthousiasme. Puis à une période où je vivais en Espagne, je suis revenue à Buenos Aires et j'ai vu que le tango était devenu un vrai phénomène de mode : tout le monde le dansait, partout et toutes générations confondues... Je me suis dit qu'un tel engouement était forcément symptomatique d'un certain état social ; cela se passait deux ans environ avant la grande crise économique de 2001 – une crise d'une telle gravité que certains avaient pronostiqué la disparition pure et simple de l'Argentine en tant qu'Etat... – et la phrase qu'on entendait dans toutes les milongas était celle-ci : "C'est super, ici, on ne pense qu'à danser" – comme si pousser la porte d'une milonga signifiait que l'on déposait tous les problèmes à l'entrée... Cette volonté de fuir les problèmes a conduit à se mélanger des gens qui normalement ne se seraient jamais côtoyés. Et j'ai pensé qu'un phénomène analogue s'était produit dans les années 1910, 1912. Je suis convaincue qu'observer la façon dont on danse – et ce que l'on danse – apprend beaucoup sur une société donnée.

En termes d'écriture et de composition, la rédaction de votre roman a-t-elle été influencée surtout par votre expérience de cinéaste ou plutôt par le rythme du tango ?
Quand j'ai comparé tout à l'heure le narrateur à l'objectif d'une caméra, je ne pensais pas seulement à la façon dont Tango a été écrit – je pense que cette comparaison vaut sur un plan général. Quant à la musique, je m'étais effectivement posé comme défi de faire littéralement entendre le tango aux lecteurs par le truchement du phrasé de ma prose. Je voulais travailler celle-ci selon un rythme qui soit évocateur du tango de l'époque où je situais mon récit – une tâche d'autant plus délicate qu'en plus de la musicalité je voulais aussi transmette le mouvement des corps... De plus, les difficultés augmentaient parce que les gens dansent beaucoup dans le roman, et il me fallait à chaque fois essayer d'écrire les choses différemment (rires). Je pense être parvenue à donner à mon écriture un rythme qui suit la musique du tango, et à avoir rendu mon récit assez visuel – du moins je l'espère. J'espère également avoir réussi à communiquer cette idée que le tango est plus qu'une danse, plus qu'une musique : c'est une véritable façon de vivre. Je pense que s'il rassemble autant de gens par-delà leurs diversités culturelles et sociales, c'est à cause du rôle qu'il assigne à l'homme et à la femme ; quand ils dansent, il s'agit pour eux de "marcher ensemble", en harmonie – et c'est de cette façon que la plupart des couples, aujourd'hui, envisagent la vie commune. Les femmes ne sont plus astreintes à la seule obéissance à leur conjoint. Je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que le tango est macho : pour moi – c'est un avis personnel, pas une affirmation péremptoire... – le tango est avant tout quête d'harmonie entre l'homme et la femme qui le dansent.

Votre écriture est très virtuose ; cela a dû représenter un travail délicat pour le traducteur, Jean-Marie Saint-Lu...
Nous avons échangé beaucoup de courriels – il me contactait dès qu'il avait un doute sur tel ou tel mot, et me demandait beaucoup de précisions, notamment en ce qui concerne les figures du tango, pour lesquelles il faut user d'un vocabulaire très compliqué. Et je tâchais, alors, d'expliquer en espagnol à quel genre de figure correspondait tel ou tel mot. Outre le jargon propre au tango, l'autre difficulté du texte était de respecter les niveaux de langue de chaque personnage – sans oublier que le niveau de langue est aussi une question de circonstances, par exemple, vous n'emploierez pas forcément le même vocabulaire avec vos amis qu'avec votre tante d'un certain âge (rires). Bien que je me sois toujours efforcée d'employer les termes justes, j'ai évité le registre trop argotique – mais j'ai été très attentive à respecter les nuances de langage inhérentes aux origines géographiques des protagonistes : un Argentin d'origine italienne ne parlera pas le même espagnol qu'un Argentin d'origine française, ou espagnole. J'ai essayé de restituer ces subtilités de l'espagnol oral, mais la version française en a gommé la plupart.

Vous avez utilisé beaucoup de mots français dans le texte d'origine. Pourquoi ?
A l'époque où je situe mon roman, la culture française était si présente en Argentine que beaucoup de mots et d'expressions français passaient tels quels dans l'espagnol qui se parlait là-bas. Les étudiants en médecine avaient même des cours entièrement dispensés en français, et les écrivains, tout en s'exprimant en espagnol, avaient tendance à truffer leurs textes de mots français. Mais ce n'était pas du snobisme culturel ; c'était juste l'état linguistique de la période – un état de langue qu'un personnage comme Yvonne, une Française de souche mais qui est une fille simple, a du mal à comprendre. Les mots français faisaient donc partie intégrante de la langue ; ils n'avaient pas le statut de mots étrangers et c'est pourquoi je ne voulais pas qu'ils apparaissent en italiques dans le texte originel – cela a d'ailleurs occasionné de longues discussions avec l'éditeur espagnol. Dans le texte français, il a fallu recourir à l'italique pour marquer ces mots français inclus dans l'espagnol ambiant et, du coup, la fusion linguistique n'est plus apparente. Mais de toute façon, elle ne serait pas davantage apparu si on avait gardé les caractères romains pour l'ensemble du texte...

Vous spécifiez, à la fin du livre, qu'il a été écrit alors que vous étiez en résidence à la Villa Mont-Noir. Vous êtes donc arrivée là-bas avec toutes vos informations, de façon à n'avoir plus qu'à écrire le roman ?
C'est cela. Là-bas, je n'ai travaillé qu'au roman proprement dit. Les recherches préalables ont été faites à Buenos Aires, à Madrid, à Paris... je me suis beaucoup déplacée. Une fois les informations accumulées, j'ai trouvé très agréable d'être à la campagne, dans le calme et le silence, pour écrire. Le silence ambiant était très important : il me mettait à l'abri des contaminations linguistiques, et je pouvais davantage être à l'écoute de la langue de chaque personnage – ce qui m'était difficile à Paris, par exemple, parce que je baignais dans le français, ou même à Madrid, car l'espagnol n'y est pas le même qu'à Buenos Aires.

Maintenant que ce livre est publié, comment vivez-vous "l'après-Tango" ?
Quand j'ai eu fini Tango, je me suis presque aussitôt engagée dans un autre projet romanesque, sur lequel je travaille encore actuellement. Depuis que j'ai achevé Tango, je redécouvre le plaisir de danser ; je peux jouir du tango de façon beaucoup plus naïve. En fait, j'ai été dans l'incapacité de danser pendant toute la période que j'ai consacrée à ce livre : je sentais que je devais m'abstenir de danser de façon à rester fidèle à mes personnages et, surtout, à l'époque dans laquelle je devais m'immerger pour écrire juste.

Pourrait-on dire que danser à nouveau le tango est pour vous une façon de revenir au monde ?
Oui, c'est un peu ça... disons que je peux à nouveau vivre le tango de façon plus légère, comme n'importe quel amateur – et c'est un bonheur parce que j'adore danser le tango !