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TÉLÉRAMA |
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Michèle
Gazier. TÉLÉRAMA
C'est l'Argentine qui est au cur du roman d'Elsa Osorio. Celle, violente, de la dictature militaire qui sévit là-bas de 1976 à 1983, il y a vingt ans ; mais aussi celle d'aujourd'hui, douloureuse, où des mères et des aïeules cherchent encore désespérément la trace de leurs enfants disparus après avoir été torturés par les officiers bourreaux d'hier... Luz, l'héroïne, a justement 20 ans. Elle arrive à Madrid avec son compagnon et leur fils pour y rencontrer un Argentin, un certain Carlos Squirru, émigré depuis la dictature militaire. Ce Carlos si distant qui lui répond au téléphone, qui accepte de la rencontrer dans un café, a fui l'Argentine, où sa jeune compagne a disparu il y a vingt ans, après avoir accouché, croit-il, d'un garçon mort-né dont il était le père. En réalité, Luz est cet enfant. Elle l'a elle-même découvert à la suite d'une longue enquête. Et si elle a demandé à rencontrer Carlos, c'est pour le lui apprendre. L'histoire de Luz, qu'elle a réussi à reconstituer, c'est celle de ces nombreux bébés nés en prison, arrachés à leur mère torturée puis tuée, et donnés comme de petits animaux domestiques aux femmes ou aux filles des militaires massacreurs. Adoptée par la fille de l'un de ces puissants militaires tortionnaires, la jeune Luz n'a rien vu, rien su de ce qui se passait dans ce pays. Elle était du côté des forts et ignorait même qu'il y eût des opprimés. Jusqu'à ce qu'une certaine Miriam Lopez, prostituée, s'insinue dans son existence de petite fille modèle. Miriam sait tout d'elle. Elle risquera sa tranquillité, sa vie même pour lui dire la vérité sur ses origines. Pas l'ombre d'un pathos dans ce récit où le lien de filiation qui unit Luz et Carlos est révélé dès les premières pages. Le propos d'Elsa Osorio n'est pas de nous faire pleurer sur les improbables et pourtant réelles retrouvailles entre un père et sa fille, mais de reconstituer, lentement, avec la précision quasi maniaque des historiens et des détectives, ce que furent les silences, les violences et les mensonges de ces années de dictature. Le véritable tour de force de ce roman bouleversant et implacable réside dans l'écriture et la construction. Luz raconte à Carlos, laissant tour à tour la parole aux divers protagonistes du drame. Ainsi entend-on, dans un désordre chronologique maîtrisé, les voix de tous ceux qui, directement ou indirectement, ont joué un rôle dans cette longue histoire. Mais, pour nous ramener au présent - la rencontre entre la fille et son père -, le récit du passé est sans cesse interrompu, commenté, éclairé par Luz et Carlos. La diversité des points de vue, la multiplicité des histoires rapportées, les allers-retours permanents entre hier et aujourd'hui auraient pu gêner la lecture. Or le récit coule, lumineux, tragique, parfois drôle, tendre et sans complaisance. Et l'on s'abandonne au bonheur de ce roman lucide qui nous rappelle qu'il n'est de salut que dans la quête implacable de la vérité. Pascale
Frey . LIRE
On évalue à cinq cents le nombre de nourrissons arrachés ainsi à leurs mères. Trois cents connaîtraient leur situation et seulement soixante-sept leur origine, grâce au courage notamment des fameuses grands-mères de la place de Mai qui ont tout mis en uvre pour retrouver ces petits-fils et ces petites-filles qu'elles n'avaient jamais vus. C'est cette histoire que nous raconte aujourd'hui Elsa Osorio à travers l'attachant personnage de Luz. Auteur de scénarios, de nouvelles et de biographies, elle s'est lancée dans cette entreprise romanesque en 1996, vingt ans exactement après le coup d'Etat. En 1975, Liliana, prisonnière politique, accouche d'une petite fille. Dès sa naissance, celle-ci est confisquée et destinée à remplacer le bébé mort-né de la fille d'un dignitaire de la junte. Luz mettra des années à comprendre qu'elle a été enlevée et à découvrir qui étaient ses véritables parents. Sa mère a été tuée peu de temps après sa naissance, son père, qui vit en Espagne, ignorait même son existence. Alternant les souvenirs de Luz et les témoignages de proches, la romancière Elsa Osorio construit son récit de telle manière que même si l'on connaît déjà beaucoup de choses sur la jeune femme dès les premières pages, on découvre peu à peu le drame de son existence: ignorer quelles sont ses origines, mais découvrir surtout que les gens que l'on a aimés pendant des années collaboraient avec la dictature. Elsa Osorio, qui vivait à Buenos Aires à la même époque, a vu beaucoup de ses amis disparaître. Enceinte, elle aurait pu elle aussi faire partie de ces mères sacrifiées. Aujourd'hui elle n'a rien oublié. Elle n'a eu besoin de faire aucune recherche pour écrire son livre. Leurs mères jugées subversives, étaient captives, sous la dictature qu'a subie l'Argentine entre 1976 et 1983. Elles les ont mis au monde, puis ont généralement été volés puis offerts, à des familles, de militaires les plus souvent, proches du régime en place, ils ont grandi dans le mensonge, appelant papa et maman les complices du meurtre de leurs mères. On parle beaucoup de la torture physique mais la torture d'être enceinte et de savoir qu'on va vous prendre votre bébé après l'accouchement doit être terrible! Les militaires ont traité ces enfants comme des objets, des trophées de guerre. De toutes les horreurs commises sous la dictature, c'est le crime le plus aberrant. C'est pour ça que j'en ai fait le sujet de mon roman, explique en interview Elsa Osorio. Née en Argentine en 1952 et vivent à Madrid depuis plusieurs années, l'auteur a fait d'une enfant volée de disparu l'héroïne de " Luz ou le Temps sauvage " qui paraît aujourd'hui en traduction française aux éditions Métailié. C'est un roman poignant, essentiel à plus d'un titre. Une histoire à la trame narrative originale. Un des livres marquants de la rentrée littéraire étrangère. Je ne connais pas Luz parce qu'elle n'existe pas. C'est un personnage de roman. Mais je connais très bien la lutte des grand-mères qui essayent de retrouver leur petits-enfants disparus sous la dictature alors que leurs enfants, également disparus, étaient en prison. Je me suis demandée a ce qui arriverait à un enfant volé que personne ne cherche. D'où la jeune femme en quête d'identité du roman d'Elsa Osorio. Sa mère a été assassinée par les militaires en 1976, quelques jours après sa naissance. Ses faux parents l'on nommée Luz. Un nomme qu'elle aime, comme ella aime a celui qu'elle continue à appeler son père. Ledit père a été assassiné par-ce qu'il voulait savoir, connaître l'origine réelle Luz - cette si belle enfant qu'un beau-père militaire et tortionnaire lui a ordonné d'adopter pour remplacer un fils mort-né Elsa Osorio est nuancée. Elle confie son roman à diverses voix. Miriam, prostituée pour hauts gradés de la dictature, qui s'est prise d'amitié pour la vrai mère de Luz, quelques jours avant l'assassinat de cette dernière. Eduardo, le faux père de Luz, pris au piège d'un geste qu'il n'a cessé de regretter. Carlos, l'autre père de Luz, que sa fille finit par retrouver. Et Luz bien sûr, belle enfant volée devenue jeune mère en quête d'elle même Les personnages principaux du roman ont chacun droit à leur temps de parole. Elsa Osorio consigne leurs doutes, leurs bonheurs aussi. Usant d'un présent permanent, l'écrivain propose au lecteur des plongées dans l'histoire de Luz et de l'Argentine. Son roman dévoile progressivement crimes et mensonges, rencontres et tendresses. Il progresse comme une enquête, sans avoir à aucun moment la sécheresse d'un compte rendu policier. Je voulais présenter un éventail de personnages. Pas écrire un roman sur les bons et les méchants, les militants et les tortionnaires, mais voir ce qui s'est passé dans la société sous la dictature et après. D'où Miriam et Eduardo, des personnages qui ne réagissent pas pour des questions idéologiques mais humainement, en fonction de leurs sentiments. En écrivant " Luz ou le temps sauvage " Elsa Osorio cherchait avant tout à faire un roman. Son but premier était littéraire, même si elle espérait aussi faire connaître l'histoire des enfants volés au-delà des frontières de l'Argentine. Elle serait aussi heureuse si la lecture aidait quelque enfant volé à trouver le courage de chercher ses origines. A un moment de son récit, l'auteur présent l'Argentine comme un pays amnésique . L'est-il encore à ses yeux ? Ce n'est pas vrai pour le premier mais l'attitude du deuxième gouvernement d'après la dictature a été l'oubli total, l'amnistie pour les tortionnaires. La société a eu ensuite de moins en moins conscience de ce qui s'était passé sous la dictature. Aujourd'hui c'est différent. Il y a " le jugement pour la vérité ". On ne peut pas punir les militaires mais on a le droit de savoir ce qui s'est passé avec les disparus. La lutte des mères et grands-mères de la place de Mai continue. Les gens sont de plus en plus conscients. Les jeunes, surtout, veulent savoir. Des jeunes Argentines qui ont lu avec passion le roman d'Elsa Osorio. Beaucoup ont été très touchés. Des enfants de disparus m'ont écrit des lettres impressionnantes. Une fille a notamment écrit une lettre à Luz comme si elle existait. Mais il y a aussi des gens qui refusent d'ouvrir mon roman parce qui soit lié à la dictature. D'autres reconnaissent qu'ils ont été aveugles pendant longtemps. C'est dans ce contexte
qu'il faut soupeser les six mois de retard qu'a pris, par rapport à
sa parution en Espagne fin 1998, l'édition en Argentine de "
Luz ou le temps sauvage " Au début, les maisons d'éditions
disaient que le sujet n'étaient pas à la mode, pas historique!
- Cette histoire
d'enfant vole par les tortionnaires argentins, est-ce la vôtre? - Etiez-vous vous-même
une "subversive", comme disaient les militaires? - D'où
sort Miriam, la putain au grand cur qui aidera Luz à faire
la lumière sur ses origines ? - On dit souvent
que l'Argentine est le paradis des psychanalystes
Il faut reconnaître
qu'avec de tels handicaps beaucoup de jeunes doivent être un gibier
de choix pour le divan ! Comment assumer une identité volée
à la naissance ? - Comment votre
livre a-t-il été accueilli en Argentine ?
- Etes-vous devenue
une justicière, comme les mères ou les grand-mères
de la place de Mai ? - L'identité,
sempiternel problème de l'âme argentine
A la terrasse d'un café madrilène, Luz, jeune mère de famille argentine, débarquée le jour même en Espagne, va faire la connaissance de son père véritable. C'est là une de ces situations pathétiques qu'engendra, sous la dictature militaire argentine, le drame, des enfants volés à leurs parents naturels pour être confiés à des familles " bien- pensantes " en quête d'adoption. Ce drame qui semble d'un autre temps, étendu sur vingt ans, recoupé par la polyphonie des voix qui le racontent et que sous-tend le dialogue père fille des retrouvailles, et fort bien maîtrisé par l'auteur. L'Argentine Elsa Osorio - écrivain, scénariste, Prix national de littérature, enseignante à Madrid - signe là un roman-témoignage d'une remarquable efficacité dont on s'arrache le cur en charpie. Une jeune femme née à Buenos Aires à l'époque de la dictature est parvenue à faire la lumière sur ses véritables origines : comme tant d'autres, elle a été arrachée dès sa naissance à une mère " subversive " sauvagement assassinée par la Junte militaire. A une table d'une café madrilène, elle évoque pour son père - qu'elle rencontre pour la première fois - l'incroyable enchevêtrement des faits qu'il lui a fallu démêler afin de percer le secret de son identité. Dans un style sobre, sans pathos ni fioritures déplacées, Luz, ou le Temps sauvage (A veinte años Luz, 1998) explore les mécanismes pervers à l'uvre en Argentine à partir de 1976 : plus encore qu'aux atrocités perpétrées par les forces répressives, Elsa Osorio s'attache aux mensonges coupables, aux mémoires courtes, aux silences complices. Grâce à une technique narrative des plus efficaces, elle parvient à tisser un trame extrêmement complexe et pleinement maîtrisée. A l'instar de l'héroïne en quête de vérité, le lecteur repère des signes. Interroge des non-dits, entrevoit des convergences troublantes. En un mot : il s'implique.
Véronique
Rossignol. LIVRES HEBDO
Luz a vingt ans en Argentine à la fin des années 90 : à la naissance de son fils, elle est saisie d'un doute fou. Si ses parents n'étaient pas ses véritables parents, si elle était la fille de " desaparecidos " (disparus). De ces bébés dont les parents ont été assassinés pendant la dictature militaire et qui ont été " adoptés " par les tortionnaires. Ceux dont on a perdu la trace aux premières heures de leur vie quand leur mère, prisonnière politique, a été inscrite, sur le point d'accoucher, dans les registres d'une maternité sous l'initiales NN : Nomen Nescio, je ne sais le nom Dans la réalité, on estime que plus de cinq cents enfants auraient ainsi été kidnappés au milieu des années 70 par les responsable de la répression. Obsédée par cette intuition, Luz entreprend une véritable enquête pour connaître ses origines. La narration très efficace donne au récit une allure de polar, alerte et prenant, d'autant que la neutralité de style, l'écriture sans effet, laisse toute la place à la reconstitution des faits. Née en 1952, Elsa Osorio qui a vécu ce " temps sauvage " de l'histoire de l'Argentine contemporaine, a choisi de se placer non du côté de ceux qui recherchent leurs proches disparus comme ces Grands-Mères de la Place de mai qui, depuis 1977, se sont organisées pour connaître le sort de leurs enfants et petits-enfants, mais bien du point de vue des enfants volés, que leur familles ont cru morts, et que par conséquent personne ne cherche. Dans cette histoire, tous les protagonistes sont à la fois ordinaires et monstrueux : Mariana et Eduardo, les parents adoptifs, Alfonso, le grand-père militaire, le général tortionnaire, et sa femme Amalia, le frère d'Eduardo, Javier et sa femme Laura et surtout Miriam, la compagne d'un exécuteur de basses uvres. Cette femme complexe et attachante, qui a fait à une prisonnière la promesse de veiller sur son enfant, est la seule à connaître toute la vérité sur la naissance de Luz. Le personnage d'Eduardo, le père adoptif porte quant à lui tout le poids de la culpabilité, celle d'avoir accepté un enfant qui n'était pas à lui, de ne s'être pas posé aucune question sur le sort de la mère de cet enfant, d'avoir menti à tout le monde " Il sent maintenant combien lui fait mal tout ce qui s'est passé dans son pays et devant quoi il a gardé les yeux obstinément fermés " Face à cet homme rongé par la mauvaise conscience et le remord, sa femme Mariana et le père de celle-ci restent campés sur leurs certitude, sûrs de la justice de leurs convictions. Pourquoi en douteraient-ils d'ailleurs puisque le général sera blanchi dans le roman par la loi dite "d'obéissance due", un texte qu'ils s'étaient contentés d'obéir aux ordres. Pour rendre compte de la barbarie au quotidien, la romancière ne charge pas son récit de détails - elle ne s'appesantit pas par exemple sur les descriptions de tortures-, de même, elle n'insiste pas sur la dimension idéologique et politique de la lutte, préférant mettre l'accent sur les motivations psychologiques et sentimentales (l'amour conjugal, filial). A la terreur, succédant parfois le silence et l'amnésie. Elsa Osorio qui vit en Espagne depuis plusieurs années reconnaît que son roman, sorti en juillet 1999 en Argentine, " a posé quelques problèmes car c'était le première livre à aborder ces sujets et la société argentine a encore beaucoup de secrets ". " Il y a des choses qu'il ne faut jamais oublier et pour cela, il faut les écrire " , insite-t-elle. C'est sans doute pour cela que ce roman aparaît contre toute attente comme un livre de libération et d'espoir.
A la fin des années
80, Elsa Osorio écrit des nouvelles, des scénarios parfois
des articules dans différents magazines d'actualité où
elle évoque, sous couvert d'humour, des tabous qui n'ont pas l'heur
de plaire aux autorités argentines comme la question des morts
et des disparus. La démocratie et alors tout juste de retour après
sept années noires (1976 -1983) sous la botte du général
Videla. Aujourd'hui neuf ans après son installation en Espagne,
où elle enseigne la littérature, la romancière adresse
une piqûre de rappel à ses compatriotes sous la forme d'un
roman. Luz où le temps sauvage -on préfère la sobriété
du titre original. A veinte años, Luz- à paraître
dans une vingtaine de pays et dont on hésite à dire qu'il
est trépidant, vu le sujet : le vol systématique des nouveau-nés
aux détenues politiques pendant la dictature. L'École mécanique
de la marine de sinistre mémoire - un des principaux centres de
torture- cachait même une maternité clandestine. Sitôt
leurs enfants nés, les mères étaient exécutés
et les bébés adoptés par des bonnes familles. Environs
six cents enfants auraient ainsi changé d'identité. Plusieurs
cas ont déjà été prouvés grâce
au combat des grands-mères de la place de Mai -ou " folles
de la place de Mai "- appelées ainsi parce qu'elles réunissent
régulièrement sur cette place où se trouve le siège
du pouvoir pour réclamer la vérité sur les disparus
(elles ont crée une banque de sang où se pratique des analyses
du patrimoine sanguin). Dans le roman -le premier à traiter de
la question- c'est Luz une jeune femme, devenue mère elle-même,
qui entame des recherches sur ses origines alors que personne ne la réclame.
À son vrai père, qu'elle retrouve en Espagne, elle révèle
petit à petit toute l'histoire
Qu'est-ce qui
a déclenché l'écriture de ce roman ? Quelle était
votre situation à cette époque ? Vivre à
Madrid vous a aidé ? Eduardo le père
adoptif, est complice par faiblesse puis il va finalement se réveiller
jusqu'à trouver la vérité, au risque de sa vie. La
question centrale semble être celle de la vérité et
le rapport que chaque personnage entretient à celle-ci, comme le
suggère le prénom de la jeune héroïne, Luz qui
veut dire lumière ? Votre livre est-il
paru en Argentine ? Justement, comment
le public argentin a-t-il réagi ? Votre livre rend
hommage à ceux qui se battent pour la vérité. Pourquoi avoir
fait un roman de cette histoire ? Jean-Marc
Laherrere. MAUVAISES GENRES.LECTURES Luz est argentine,
elle est née en novembre 1976, son père est mort alors qu'elle
avait 7 ans, et elle est la petite-fille d'un militaire qui a participé
à une guerre difficile contre les "ennemis intérieurs",
les "subversifs" durant toute la dictature. C'est du moins ce
qu'on lui a raconté, jusqu'à ce qu'elle se mette à
douter, et à se demander si elle ne fait pas partie de ces enfants,
nés en prison, qui ont été donnés à
des familles de militaires, alors que l'on torturait puis assassinait
leurs parents. Ces enfants que les grand-mères de la place de Mai
recherchent pour les rendre à leur vraie famille et leur rendre
leur histoire.
Luz, personnage central du roman bouleversant d'Elsa Osorio, prête sa voix aux enfants volés sous la dictature militaire : un cheminement tragique de l'ombre vers la lumière. La romancière argentine, Elsa Osorio, racontait récemment avec une émotion contenue comment, lors de la présentation de son livre à Tucuman (Argentine), ville dans laquelle vivraient encore d'anciens tortionnaires, une fille de disparus avait lu publiquement une lettre à Luz, comme si celle-ci avait réellement existé... C'est dire la force, l'authenticité de ce personnage de fiction qui n'en est pas vraiment un, enfant volé pendant les sombres années de la dictature argentine (1976-1983) dont le roman va raconter la remontée difficile, douloureuse et opiniâtre vers les origines. Le récit commence en 1998 quand Luz, jeune femme de vingt ans - c'est le titre original du roman , A veinte anos, Luz - , débarque avec son mari et son fils, à Madrid avec l'espoir immense, après de longs mois d'enquête, d'y retrouver son vrai père, exilé en Espagne. Des terreurs anciennes et inoubliables Car Luz a connu le destin tragique de ces enfants kidnappés à la naissance ou en bas âge, " objets, butin de guerre " dont l'appropriation faisait partie d'un plan systématique mis en place par les militaires en mal d'enfants. Volée à sa mère, détenue politique montonera sommairement exécutée, Luz a été " donnée " à Mariama, fille d'un haut-gradé, tortionnaire responsable de la répression. Elevée dans un milieu favorable au régime militaire, Luz n'en connaîtra pas moins en grandissant des doutes sur ses origines, qui se confirmeront et l'entraîneront dans une enquête semblable à celle des Grand-Mères de la place de Mai. Elsa Osorio réussit dans ce roman magnifique, avec un art consommé de la narration, à construire un récit palpitant apparenté au roman policier, qui tiendra le lecteur en haleine jusqu'à la dernière ligne. Elle brosse des portraits tour à tour terrifiants - comme celui de la Bête, sergent de l'horreur banalisée, qui part quotidiennement à son " bureau " pour torturer ses victimes - ou émouvants, comme celui de la belle Miriam, prostituée au grand cur qui conduira Luz sur les traces de son passé. Basée sur une structure complexe dans laquelle les différents temps du récit, et les points de vues s'entremêlent, l'intrigue se construit et se referme progressivement sur un lecteur pris au piège de cette toile d'araignée narrative, plongeant avec effroi, guidé par Luz, dans ces années noires de l'histoire argentine. Car si Luz est une fiction, le roman, construit à partir de faits bien réels, prend appui sur l'Histoire. Ce sont sept années de peur et de tortures dans les camps de détention, comme celui tristement célèbre d'Olmos qui sont évoquées ici... Elsa Osorio, qui réside à Madrid depuis 1992, avait 23 ans en 1976 et a connu ce climat de terreur instauré par le Général Videla qui, encore aujourd'hui, la fait frémir quand elle doit retourner dans certains endroits de l'Université de Buenos Aires. Ancienne opposante à la dictature, elle sait communiquer à son lecteur, sans jamais tomber dans la complaisance, des terreurs anciennes qui ne s'oublient pas. En donnant une voix à ces enfants volés, inversant la perspective habituelle des " Grands-mères ", l'auteur ouvre aussi la réflexion et le travail de mémoire sur les années de dictature, à peine amorcés en Argentine et plus que jamais au cur de l'actualité. Rappelons que le
poète argentin Juan Gelman (Prix Juan Rulfo 2000), dont l'épouse,
enceinte, et le fils ont " disparu " en 1976, vient tout juste
de retrouver sa petite-fille, localisée à Montevideo. Rappelons
encore que l'église argentine a demandé, en septembre dernier
seulement, pardon pour ses " péchés " commis sous
la junte milita taire...
La quête de l'identité, thème romanesque s'il en est, prend une résonance particulière dans certains pays d'Amérique latine comme l'Argentine où dans les années soixante-dix, sous la dictature, les militaires ont mené une répression sanglante contre toute forme d'opposition. Il y a peu de familles aujourd'hui encore qui ne comptent dans leurs rangs un disparu, un père, un frère, un fils ou un mari, enlevé par les brigades spéciales et dont le cadavre n'a jamais été retrouvé. Le mouvement des grands-mères de la place de Mai n'en finit pas de rechercher les traces de ces victimes. Les femmes non plus n'étaient pas épargnées, et quand il arrivait qu'une " subversive " soit enceinte, elle était généralement gardée au secret jusqu'à l'accouchement puis éliminée pour que l'enfant soit offert à une famille en mal d'adoption, et bien pensante évidemment. Toute trace d'état civil était soigneusement effacée pour se prémunir contre d'éventuelles recherches ultérieures. C'est toute l'histoire de Luz, née en novembre 1976, la petite-fille du lieutenant colonel Dufau, l'un des plus sinistres bourreaux de ces temps sauvages et qui découvre peu à peu que son histoire familiale est plus compliquée que ce qu'on lui en a raconté. Pour s'être montrés trop curieux, d'autres qu'elle y perdront la vie. Le roman d'Elsa Osorio est passionnant comme un thriller et bouleversant par son accent de vérité. Ce genre d'histoire réunit évidemment tous les éléments d'un véritable suspense : enlèvements , tortures, filatures, enquêtes mais tous les faits sont avérés. Si l'histoire de Luz est un roman il a pour toile de fond les exactions bien réelles de la dictature argentine. Et comme toujours dans ces cas-là, il n'y a pas seulement les bourreaux et les victimes, il y a entre les deux tous ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas savoir. Comme Eduardo, le père de Luz, totalement soumis à ses beaux-parents, comme Mariana, la mère engoncée dans ses principes ou Miriam, la naïve qui ne s'intéresse qu'à sa carrière et surtout pas à la politique et devient pourtant le personnage déterminant de toute cette affaire. Pour avoir gagné un concours de beauté dans son bled, Miriam est venue à Buenos Aires dans l'espoir d'entamer une carrière de mannequin. Elle se retrouve dans la prostitution de luxe à l'usage des gradés du régime, mais sans états d'âme et sans a priori du moment qu'elle gagne bien sa vie. Et c'est elle, non par conviction politique mais par respect de la dignité humaine qui prendra tous les risques pour faire éclater la vérité, prouvant de ce fait qu'il était difficile d'ignorer ce qui se passait et surtout nécessaire de porter témoignage comme le fait ce roman remarquablement efficace pour que de telles choses ne puissent plus jamais se produire.
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